Le mandat politique…

Je reproduis ici le texte que j’avais posté, le 15 juin 2011, sur le blog de Raoul Marc Jennar, en réponse à son billet intitulé Le tirage au sort, une chimère, et qui fut par la suite censuré par Raoul Marc Jennar ainsi que 49 autres commentaires d’une traite (dont tous ceux d’Étienne Chouard).

Dans la circonstance, je tiens à reproduire ce message en entier et tel quel, quand bien même j’aurais préféré m’autoriser en passant, non seulement quelques corrections de forme voire aussi la suppression de rares petites longueurs ou lourdeurs malheureuses, mais de laisser de côté toute la première partie, relativement longue, qui n’a qu’un intérêt assez secondaire mais visait à répondre à quelques “coups bas” et autres “questions en l’air” de Raoul Marc Jennar. Je ferai sans doute ça une prochaine fois.

J’ai également choisi, pour le titre et le sous-titre de ce billet, de me focaliser sur ce qui constitue, pour moi, le point le plus important sinon le cœur de l’argumentation : le mandat politique est une chimère.

Toute une partie du texte est, bien sûr, consacrée au tirage au sort, dont il ne s’agit pas de parler en l’air mais de le considérer dans le cadre de telles et telles possibles applications. En reprenant ce texte, il m’est apparu plus que jamais important d’insister très fortement sur un points de divergence cardinal entre différentes visions de l’emploi du tirage au sort (cela devrait ressortir clairement de mon texte ci-dessous, mais peut-être pas pour le tout venant, et encore moins sans ces insertions de propos de tiers). J’y ai consacré un billet séparé.

LE PLUS SUR MOYEN DE CONSTITUER UNE CHIMÈRE…

Le tirage au sort selon R.-M. Jennar a effectivement toutes les chances d’être une chimère : dans ce texte, il laisse l’objet comme il le trouve, parfaitement indéfini. D’abord, parce qu’il ne discute ni des conditions dans lesquelles il s’agirait d’employer le mécanisme en question ni de la portée qu’il s’agirait de lui donner. Il est pourtant évident qu’on ne peut juger une institution indépendamment de sa place dans l’édifice constitutionnel.

Qu’importe, les fondements du mécanisme ne sont pas non plus discutés… Même s’il semblerait que ça soit le cas. Car M. Jennar se contente de transposer au tirage au sort une analyse (qu’il croit) applicable à l’élection. En effet, il base l’ensemble de son procès sur le fait que la désignation par le sort ne permet pas de confier un « mandat » à un « représentant » – ce qui lui permet au mieux de démontrer que la délégation par tirage au sort ne fait pas une « démocratie représentative »… (L’objection courante selon laquelle ce terme serait un oxymore n’est pas effleurée.) Or les principes justificatifs du tirage au sort, loin d’ignorer ce trait ou d’en déplorer l’absence, le rejettent délibérément ! Pour la même raison, elles associent à la légitimité démocratique un fondement exactement contraire à celui que M. Jennar scrute en vain.

Mais M. Jennar, pour commencer, entretient quelques idées fausses sur les fondements du système électif (du « gouvernement représentatif »). Cela fait de ce fameux « mandat » sur lequel tout son raisonnement repose – inclus son unique élément d’accusation du tirage au sort – une chimère… Et cela le conduit à poursuivre des objectifs qui, en fait, sont inconciliables avec le système de la représentation élue au suffrage universel : assurer la reddition des comptes des représentants ; empêcher leur professionnalisation ; permettre l’expression du pluralisme des opinions dans la délibération des assemblées.

Discuter de l’un des premiers fondements de la constitution et de la démocratie, cela mérite un soin particulier et la plus grande rigueur. On peut être surpris de trouver dans ce texte de R.-M. Jennar une analyse très parcellaire et dont il est difficile de ne pas ressentir d’emblée la superficialité. Cette analyse me paraît extrêmement dogmatique, contrairement à l’intention affichée par l’auteur (dans la réponse qu’il a faite à une première salve de commentaires). Elle repose sur plusieurs postulats majeurs, qui sont aussi discutables qu’indiscutés, elle accapare des mots clés qu’elle laisse comme elle les trouve, vides de sens, enfermant le lecteur dans un univers clos. Quant au tirage au sort, le seul argument qui lui soit consacré est enfermé dans ce même univers.
Bilan, ce plaidoyer de Raoul-Marc Jennar est très largement à côté de la plaque.

Mais à quelque chose malheur est bon : il a le grand mérite de mettre les pieds dans le plat – vue l’importance primordiale du sujet, on ne s’étonnera pas qu’il suscite un débat très dense. Ce dont on ne peut que se réjouir.

UN FAUX PROCÈS PAS TOUT A FAIT INVOLONTAIRE ?

Même si on s’en tient à observer sa logique interne, cette analyse de M. Jennar est superficielle et très parcellaire. Ses propres arguments sont à peine développés. Pire : le procédé se réduit souvent à jeter des questions en pâture à un lecteur qui, potentiellement, n’est pas armé intellectuellement pour assimiler et contrer les sous-entendus de l’auteur. Un procédé pour le moins « casse-gueule », qui bénéficie rarement à la qualité du débat. Désolé, M. Jennar, je n’ai pas pu m’empêcher de songer, ici, aux manières de « notre » actuel monarque, qu’on sait rompu à l’agitation du sentiment sécuritaire.

Juste retour de bâton : la plus révoltante de ces piques est aussi celle qui, en première lecture, trahit le mieux les présupposés et les dispositions de l’auteur.
R.-M. Jennar pousse le bouchon jusqu’à demander : « Que déciderait aujourd’hui une telle assemblée sur le sort à réserver aux immigrés ou aux musulmans ? »
Ne nous abaissons pas à sauter à pieds joints dans le piège ; voyons plutôt ce que semble indiquer la question elle-même. Ou plutôt la réponse sous-entendue, qui peut se formuler par ces mots : « imaginez le pire »… (c’est le deal).
Mais cette même question, une fois passées les premières émotions, se révèle surtout très vague dans ses termes, soulevant quelques questions fondamentales. On en profitera également pour inverser la charge de l’accusation.

Première hypothèse : la scène que décrit R.-M. Jennar avec cette question fâcheuse, c’est rien moins qu’une assemblée toute puissante, agissant hors de tout cadre constitutionnel (autrement dit, d’un état de droit). Ces craintes que M. Jennar agitent ici correspondraient à des mesures anticonstitutionnelles : il s’agirait soit de lois contraires aux droits fondamentaux, soit de décisions prises en violation des procédures fixées par n’importe quelle constitution n’en ayant pas que le nom. Or on imagine très mal l’auteur concevoir la démocratie hors du cadre d’un régime constitutionnel. Dans l’hypothèse, il faudrait donc que M. Jennar nous explique un peu comment la magie du tirage au sort ferait, à elle seule, disparaître le socle de droits, la séparation des pouvoirs et/ou le conseil constitutionnel…

L’ÉGALITÉ

Un défi sans doute plus important encore serait de démontrer que le seul choix du sort (en général…) ferait sauter l’égalité politique. Proposition d’autant plus curieuse que l’égalité politique réelle est justement supposée être la priorité d’un système fondé sur le tirage au sort, contrairement au système électif (on y reviendra). De ce point de vue, quoi qu’il en soit, l’auteur ne donne pas non plus la moindre piste permettant de savoir quel est le rapport entre l’insinuation et l’alternative élection / tirage au sort.

La question de l’égalité politique (de son rapport avec l’alternative entre tirage au sort et élection) importe beaucoup, car l’égalité politique, c’est la garantie ultime contre la violation des droits fondamentaux et, pour la même raison, c’est la condition de la véritable égalité en droits : si tout le monde a une chance véritablement égale de contribuer à l’écriture des lois, chacun, agissant en tant que législateur, est dissuadé d’opprimer les autres du fait qu’il pourrait à son tour subir l’oppression. Pour reprendre – en la réfléchissant (pourquoi pas ?) – l’image choisie par l’auteur : une clique de citoyens musulmans qui voudrait imposer à tous la charia aurait autant de chances d’y parvenir que de subir elle-même une législation fanatique d’inspiration catholique (à la différence de l’oligarchie actuelle, qui a d’autant plus le loisir d’imposer son ordre tyrannique qu’elle à peu chance de subir la loi des pauvres… à l’assemblée). Qu’on me pardonne de ne pas plus développer ce point : avec ses questions en l’air, l’auteur soulève surtout beaucoup d’autres questions.

Rappelons que, dans le système en vigueur, la séparation du pouvoir constituant et des pouvoirs constitués n’existe pas réellement. Ce qui pourrait suffire à ôter son caractère constitutionnel au régime, en théorie. Une théorie qui s’applique immanquablement lorsque, à cette absence de séparation, s’ajoute l’inégalité politique. Autrement dit, et si l’on peut s’exprimer ainsi, l’égalité politique effective est, sur le papier, un rempart essentiel contre la révision arbitraire de la constitution.

Mais attendez. Et les immigrés ? Haineux frontiste que je suis sous le masque, je partais de l’idée que, dans sa question, M. Jennar parlait de « musulmans » déjà reconnus citoyens et d’ « immigrés » n’ayant pas (encore) reçu la nationalité du pays (il m’excusera encore, j’espère, d’avoir dû également postuler que ni l’une ni l’autre des catégories visées ne constituaient une majorité de citoyens). Mais cela pourrait tout autant être l’inverse, ou toute combinaison des deux. Quoi qu’il en soit, l’auteur, en plus de semer une belle zizanie sur tous les fronts avec cette question, s’est payé le luxe de ne pas donner ces précisions élémentaires…

« CONTRAINTE EXTÉRIEURE » ET UNIVERSALISME

Deuxième hypothèse, donc : M. Jennar évoque ici des immigrés (ou des musulmans, ou je ne sais quelle minorité potentiellement opprimée) n’ayant pas la citoyenneté. Auquel cas il semble que l’argument précédent ne vaille plus.

Troisième hypothèse (à ajouter à la seconde et à opposer à la première…) : le peuple, directement ou par ses délégués (peu importe ici, à la rigueur), a retiré du socle constitutionnel tel et tel droits élémentaires des résidents non citoyens. Disons, par exemple, qu’il a rétabli pour eux la peine de mort, la possibilité de les réduire en esclavage et, tiens, qu’il a instauré le droit de cuissage pour les citoyens à l’endroit de leurs femmes (que M. Jennar ne m’en veuille pas de rentrer un peu dans son jeu, il faut bien qu’il l’assume aussi et au final, c’est pour en arriver à lui montrer qu’il se fourvoie).

Mais l’argument précédent, fort heureusement, ne fait pas tout, ne serait-ce que lorsqu’il s’agit d’appliquer le principe : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ». Il ne faut pas oublier la relation d’État à État – l’autre approche du concept de souveraineté. Nous entrons-là dans le domaine législatif que Montesquieu appelait « droit des gens » et qui correspond, à minima, aux droits qu’il vous reste quand, en temps de guerre, vous êtes fait prisonnier par l’ennemi.

En effet, si l’on se met à opprimer les résidents de nationalités étrangères, on signifie aux autres peuples qu’on admet qu’ils en fassent de même (voire pire) avec les citoyens de notre pays qui résident ou séjournent à l’étranger. Or une nation, qui doit garantir les droits de tous ses citoyens, doit veiller à les assurer au mieux même lorsqu’ils sont à l’étranger. Au passage, on perçoit que la question implique également le niveau de souveraineté « interne » des autres peuples (une raison parmi tant d’autres de soutenir qu’une nation ne peut se construire et se maintenir contre les autres, à l’inverse d’un empire).

Une mention que R.-M. Jennar a eu l’honnêteté de ne pas faire dans son billet initial – car là encore, il n’y a aucun rapport avec le tirage au sort ou l’élection – évoque le problème des esclaves dans l’Athènes antique. D’après ce qui précède, nous pouvons déjà lui répondre que si les Athéniens admettaient l’esclavage, c’est précisément parce qu’ils admettaient l’idée que des citoyens athéniens soient réduits en esclavage (c’est bien connu, d’ailleurs, que leur justification de l’esclavage n’avait rien à voir avec une forme de racisme et qu’elle découlait essentiellement de leur conception du droit de la guerre).

Pour cette même raison, en particulier, nous ne pourrions tout bonnement pas légaliser des actions commises à l’égard de résidents non citoyens si nous jugeons ces actes attentatoires aux droits que nous reconnaissons pour nous-mêmes.
Nous avons là une illustration intéressante, je crois, de l’idée d’universalisme. Un concept qui, notons-le, combine humanité et souveraineté.

Cet aspect du problème illustre bien, également, l’idée selon laquelle le peuple reste le « constituant primaire » dans tout régime constitutionnel, qu’il soit démocratique ou non. Ou bien ce n’est plus une nation.

L’ANGLE MORT DE LA LÉGALITÉ

Que l’auteur me pardonne un autre postulat… : au chapitre précédent (dans la troisième hypothèse) je parlais de résidents non citoyens en séjour légal, non pas de sans-papiers ou d’ « apatrides ». Comment garantir les droits de ces derniers ?

Ici, nous arrivons dans un coin sombre de la question… En un mot, le problème est que ces gens, par définition, ne sont pas protégés officiellement par des lois, ce qui ouvre la porte, de toutes manières, à tous les abus, notamment de la part de la police (voir Hannah Arendt, L’impérialisme – dans sa trilogie sur Les origines du totalitarisme).

Reste que cela n’a rien à voir non plus avec l’alternative tirage au sort / élection. Nous en sommes toujours à nous demander ce que l’auteur peut bien insinuer.

GRAPHE PARANOMON

Mais cette question me surprend aussi beaucoup pour une autre raison. La démocratie athénienne, c’est bien connu (par quiconque s’est penché un peu sur ce que les historiens nous en ont révélé), comportait une procédure correspondant à ce que l’on appellerait, dans le cadre présent, un « recours en inconstitutionnalité ». Et il se trouve aussi que les modalités de cette procédure ont peu de chances de laisser indifférent. En effet :

– la procédure avait ceci de singulier qu’elle consistait à juger, sur la plainte d’un seul citoyen, non pas ceux qui avaient voté ou promulgué une loi mais celui qui l’avait proposée ;

– ce « jugement en appel » pour abroger une loi anticonstitutionnelle (et punir celui qui l’avait proposé) était justement réalisé par des tribunaux entièrement composés de citoyens tirés au sort (les juges comme les jurés), tandis que la délibération menant à l’adoption des lois, elle, appartenait à l’Assemblée en corps ;

– ces aspects du mécanisme législatif, ainsi que le nombre de « personnes * jours » qui ont été consacrés à cette procédure de « recours en inconstitutionnalité », laissent fortement penser que cette dernière jouait un rôle législatif cardinal.

Autrement dit, il semble bien que le point le plus décisif du mécanisme législatif athénien ne résidait pas dans l’action de l’Assemblée mais dans la possibilité de censurer, ensuite, une mauvaise loi, et que c’est précisément là qu’intervenaient le tirage au sort.

ET SI ON S’INTÉRESSAIT A LA QUESTION ?

L’approche que dessine cette « fameuse » procédure de graphe paranomon laisse songeur, non ? Difficile de ne pas voir, en particulier, le rôle central donné à l’initiative, le fait que la procédure semble vraiment avoir été conçue pour rendre ce rôle effectif – ça contraste franchement avec notre liberté et notre égalité politiques « formelles ». A la fois parce qu’un seul citoyen suffisait, au besoin, pour activer la procédure mais parce que toute la responsabilité de la loi ainsi (re)jugée reposait sur celui qui l’avait proposé (il y avait, enfin, une règle qui permettait de retourner la peine contre l’accusateur si le jury estimait qu’il avait lui-même abusé). Ainsi, si chaque citoyen était très libre et si l’initiative d’un seul pouvait effectivement aboutir, chacun avait aussi intérêt à faire bien attention à ce qu’il proposait. Attention, en particulier, à ne jamais proposer de loi contraire à la constitution. Une autre procédure, assez similaire, permettait de sanctionner l’action des magistrats et de l’exécutif.

Ça laisse aussi songeur, il faut bien l’avouer… parce qu’une fois qu’on a pris la peine de rappeler cette institution d’antan, de préciser le contexte et de comprendre la logique d’ensemble, on en vient assez facilement à imaginer de possibles transpositions dans le monde d’ici et de maintenant.

Cela consisterait, par exemple, à laisser en l’état le mode de composition de l’Assemblée nationale et à laisser l’Assemblée et l’exécutif se partager l’initiative des lois (sans préjudice du référendum d’initiative citoyenne), tout en lui opposant un Sénat composé de citoyens tirés au sort, qui, lui, n’aurait pas l’initiative des lois mais un droit de véto sur toutes les propositions votées par l’Assemblée élue.
Une solution qui aurait sans doute satisfait Rousseau (lequel, en dépit de ses conceptions radicales sur « la volonté générale » ne voulait pas voir le peuple à l’initiative des lois) et Alain. Ce dernier, par contre, tenait à ce que le veto soit exercé par un corps de citoyens qui ne se réunirait pas, pour éviter, à ce stade où l’on peut concevoir que le débat ne soit plus utile, de laisser la possibilité à de grands orateurs de manipuler l’opinion.
On retrouve ici un découpage du « temps de la décision » semblable au système athénien.

ATTENTION, L’ABUS D’ « HISTOIRE DES VAINQUEURS » REND BÊTE

J’ai pris ici un exemple concret, en allant du rappel de ce qui s’est déjà fait à ce qui pourrait se concevoir – du moins être proposé, honnêtement discuté, voire aussi testé – en passant par une analyse du mécanisme et de ses fondements.

L’ennui, c’est que beaucoup de ces points d’argumentaire que le texte de M. Jennar laisse entièrement aux oubliettes ne viennent pas à l’idée comme ça, pour nous qui sommes si habitués au système électif.
Les défenseurs du tirage au sort, en effet, sont structurellement et culturellement très isolés. C’est facile à comprendre : toutes les organisations dites « de masse » se sont développées avec le suffrage universel ; elles vivent par et pour ce système : partis, médias, mais aussi toutes sortes de structures bureaucratiques et de cercles d’ « experts » en toutes sortes de matières, développés dans le contexte d’un flux d’information asymétrique caractéristique d’un régime fondé sur le suffrage universel. L’école républicaine que nous connaissons, pour ne rien dire d’autre sur ce qu’elle véhicule de « l’histoire des vainqueurs », apprend à nos enfants que la « démocratie » c’est l’élection au suffrage universel (et que l’Union européenne, c’est bien). Je reviendrai plus loin sur un énorme problème (peu connu) posé par les partis de masse et leur confrontation – donc par le suffrage universel.

Venons-en maintenant à quelques questions basiques s’agissant de situer le contexte et la portée du tirage au sort.

LE VOLONTARIAT, FONDEMENT INDÉPASSABLE DE LA DÉMOCRATIE

Tirer au sort même parmi des gens qui ne sont pas volontaires ? Surtout pas, diraient les Athéniens dont le régime reposait entièrement sur l’initiative (initiative toujours individuelle, en définitive). Il ne faut tirer au sort que parmi les volontaires (au passage, même l’expression « le tout venant » implique qu’ils viennent…) C’est-là un point capital. Je vous renvoie à mon paragraphe précédent concernant cette curieuse procédure qu’employaient les athéniens pour juger (parfois très durement) les auteurs d’une proposition législative.

Sans volontariat à la base, en effet, il ne peut déjà pas y avoir de responsabilité (et plus largement, qui imagine qu’il puisse y avoir de démocratie ?), ce qui suffirait pour nous empêcher de compter sur des procédures de révocation et de jugement des délégués en fin de mandat. Ce que Montesquieu avait bien perçu et souligné.
C’est l’un des aspects les plus fondamentaux, sans lesquels l’édifice s’écroule.

Je m’abstiendrai d’écrire ici ce que je pense de la proposition, envisagée par M. Jennar dans sa réponse, d’instituer le vote obligatoire (même si c’est avec le vote blanc). Je me contente de noter qu’elle n’aurait aucun objet dans un système fondé sur le sort. Evidemment, s’il n’y a plus de vote (pour des représentants). Mais il s’agit d’autre chose : c’est justement parce qu’il n’y a plus de « mandat » et parce que la légitimité change totalement de fondement (j’y reviens) que l’initiative du tout venant est si décisive.

TIRER AU SORT POUR QUOI FAIRE ?

Pour reprendre une très vieille image, on peut objecter qu’on ne tire pas au sort le capitaine d’un bateau car c’est un métier qui demande bien des compétences spécifiques. Toutefois, si le rôle du capitaine est de s’assurer que le navire arrivera à bon port, ce n’est pas à lui de décider où l’on se rend, c’est aux passagers. Voilà pour ce qui est de tenir compte de la distinction, élémentaire, entre le législatif et l’exécutif.
Or il se trouve que personne ne propose de tirer au sort toutes les tâches exécutives.

Cela peut avoir tout son intérêt si les tâches ne demandent pas de qualifications rares. Mais il faut faire ici une distinction de base : s’il s’agit ensuite de concevoir des contrôles et des sanctions de l’action de ces « magistrats », il ne s’agit pas de sanctionner des orientations politiques, seulement des déviances par rapport aux orientations définies par d’autres. Ne nous égarons donc pas, ici, car M. Jennar, en parlant de « mandat », vise essentiellement la question des choix politiques.

POUVOIRS NON SÉPARÉS = POUVOIRS INDÉFINIS

Par contre, on peut (on devrait) s’inquiéter à l’idée que l’exécutif ne s’en tienne pas à exécuter des lois et qu’il agisse hors d’un cadre défini par des lois.

Or c’est le cas très souvent dans notre régime actuel – comme l’a dit Étienne Chouard, la notion même de « gouvernement » l’admet.

Notons au passage cette conception hypocrite de la Ve République, qui en fait dans l’ensemble un régime fonctionnant largement sur le mode de la loi d’exception : d’un côté, elle interdit formellement aux membres du Gouvernement « d’exercer des fonctions parlementaires » – et elle interdit même, tout aussi formellement, d’abolir « la forme républicaine du Gouvernement » à l’occasion de la révision de la Constitution (parlons en, avec l’intégration européenne, qui donne tant de pouvoirs parlementaires (législatifs, budgétaires) au Conseil, donc aux ministres…) De l’autre, elle limite explicitement le domaine de la loi (par une liste de matières positivement définie) au profit de la voie règlementaire.

Peut-on accepter de continuer avec une « constitution » selon laquelle de nombreux domaines – et donc, par conséquence, potentiellement tous les domaines, à la longue – sont à l’évidence livrés à un régime indéfini, arbitraire, bref, tyrannique ? Evidemment non. Je me permets donc cette réponse à l’auteur, en particulier : il ne suffit pas de chercher à avoir des représentants qui soient comptables devant les citoyens, il faut (aussi) avoir un gouvernement qui soit comptable devant les représentants. Une solution qui règlerait un seul de ces deux problèmes mais contribuerait à empêcher de régler l’autre n’en serait pas une.

En tous cas, ici, a priori, le problème ne se pose pas non plus en termes de distinction entre élection et tirage au sort. Il faut analyser d’autres aspects pour voir s’il y a lieu d’en tirer des conclusions en ces termes. Pour cet exercice, je ne prétends pas, bien sûr, faire le tour de la question, ni présenter un bilan équilibré.

SÉPARER LES RÔLES PARLEMENTAIRES POUR VRAIMENT CONTRÔLER L’EXÉCUTIF

Cette distinction de base législatif / exécutif mène à d’autres points décisifs pour ce débat. Prenons celui-ci : à supposer (ça reste à discuter) qu’un ministre ait besoin de qualifications particulièrement avancées, si l’Assemblée est tirée au sort parmi le tout venant et si l’exécutif est élu, il s’en suit qu’on ne peut pas nommer au « gouvernement » des parlementaires (qui quitteraient simplement leur siège le temps qu’ils exercent comme ministres), du moins pas souvent. Autant en profiter pour interdire le principe de la promotion des députés au rang de ministre. D’ailleurs, si un ministre a besoin de qualifications bien particulières, il est douteux qu’on soit tentés en général d’apprécier les parlementaires pour les mêmes qualités.

Le fait que, comme disait Alain, « Un député, c’est quelqu’un qui veut être ministre » (pardon, je cite de mémoire) – tandis que le parlement est supposé contrôler le gouvernement – n’est-il pas déjà une grande raison de prédire un parlement croupion (et, partant, une dérive oligarchique sans fin) ? Nous avons là une seconde piste d’analyse pour la question essentielle de la responsabilité – donc du contrôle.

Parlant de responsabilité, je voudrais m’arrêter à présent sur ces deux questions de l’auteur : « En quoi, une assemblée issue du tirage au sort serait-elle davantage représentative qu’une assemblée élue selon la règle du scrutin proportionnel ? En quoi, un « élu » du tirage au sort serait-il davantage comptable de ses choix qu’un élu du suffrage universel ? »

  1. Jennar propose, parmi quelques grandes solutions au problème du système électif, « une assemblée élue selon la règle du scrutin proportionnel ».
    Mais une telle assemblée, c’est bien connu (et l’auteur le rappelle lui-même), pose en particulier ce problème crucial : elle ne permet pas de « dégager une majorité stable »… Sous entendu : permettant de maintenir un gouvernement stable. Et c’est la raison principale qui fait que cette option a couramment été écartée.

Une affaire d’autant plus cocasse que l’Assemblée est censé contrôler le Gouvernement ! (Que nos constitutionnalistes professionnels en soient encore là devrait suffire à encourager tous les constitutionnalistes en herbe…)

Il existe pourtant une voie de solution permettant de casser ce dilemme : avoir d’un côté une assemblée conçue prioritairement pour « dégager une majorité gouvernementale » et, de l’autre, une assemblée conçue prioritairement pour être « représentative » et donc « pluraliste ». En première approche, on peut penser que cela permettrait aussi à la seconde assemblée, d’être réellement disposée à contrôler le gouvernement – évidemment, elle n’aurait pas les pleins pouvoirs en la matière mais (et c’est ici tout ce qui compte) elles serait vraiment disposée à demander des comptes et à activer les procédures d’accusation.

Ce schéma pourrait alors être appliqué en élisant la seconde assemblée à la proportionnelle (intégrale). Maintenant, et sauf à disposer d’une troisième assemblée, le problème qui reste entièrement irrésolu est qu’il faut aussi compter sur la seconde assemblée pour exercer (au moins) un droit de veto sur les propositions législatives issues de la première assemblée.
Or, pour plusieurs raisons, je ne crois pas à la faculté d’une assemblée élue à la proportionnelle intégrale d’être « représentative ». Et je crois encore moins à sa faculté de délibérer correctement, a fortiori d’écrire des lois qui satisfassent généralement le peuple : à la rigueur, et s’il fallait mettre une croix (pourquoi ?) sur le tirage au sort, je voudrais surtout qu’elle exerce son veto, peut-être même sans débat : pas d’amendements au Sénat, donc.

Première limite, comme je le disais : si ces gens sont également élus, ils seront eux aussi des gens qui « veulent être ministres ». Sans chercher bien loin, à ce stade : il sera facile, pour le gouvernement, d’assurer sa « stabilité » en refilant quelques postes à ces notables des partis minoritaires.

QUEL « MANDAT », AU JUSTE ?

Venons en maintenant au problème de la reddition des comptes des représentants devant les citoyens.

Arrêtons-nous en premier lieu sur la notion même de « mandat ». R.-M. Jennar écrit cette longue formule, qui parait pleine d’évidences mais qui est surtout pleine de confusions : « Renoncer à l’élection, c’est renoncer au principe du contrat social et du mandat qu’il met en place entre le peuple et ceux qu’il choisit pour agir temporairement en son nom. On ne s’en remet pas au hasard pour choisir son représentant : on le choisit pour les valeurs qu’il défend, pour les orientations qu’il propose, pour la politique qu’il veut mettre en œuvre. On passe avec lui un contrat moral en lui confiant un mandat dont il devra rendre compte de la manière dont il l’a rempli. »

  1. Jennar, pardon de le dire, prend ici ses désirs pour des réalités.

Non, je ne veux même pas lui rappeler ce qu’il en est, en pratique, à l’heure actuelle, de l’état et du résultat des messes électorales entre MM. « Peste et Choléra ». Pas non plus que ce sont nos parlementaires qui nous ont faits esclaves de la tyrannie de la « construction européenne » (entre autres). Ce serait risquer de condamner en bloc l’élection à cause des perversions qui se sont introduites, au fil du temps, dans un régime fondé sur ce principe, et sans tenir compte des effets de contexte (en particulier l’UE). Je tiens à prendre cette précaution ici, du moins à ce stade de l’exposé, quoique je considère l’élection au suffrage universel comme un système qui ne peut que dégénérer du fait de sa conception bâtarde.

  1. Jennar commet une erreur, et pas des moindres, quand il invoque ici les intentions du législateur (comme on dit). Mais pour la cerner, il nous faut passer par quelques éclaircissements.

Le point décisif, c’est que le constituant ne voulait précisément pas du mandat impératif. C’était très clairement le cas à l’époque et ça l’est tout autant au présent.
Le « contrat social » tel qu’il est réellement conçu par « le constituant » repose sur la notion d’ « expression de la volonté générale » et il a jugé que cette dernière et l’idée d’un mandat impératif sont incompatibles. Ses raisons étaient parfaitement claires, elles sont toujours régulièrement évoquées et je ne vois toujours pas pourquoi elles cesseraient de valoir ni, surtout, comment aménager un régime de « gouvernement représentatif » pour rendre praticable le mandat impératif – en reprenant ce texte suite à la réponse de l’auteur, je note qu’il évoque de nouvelles pistes dont celle du mandat impératif, justement.

Le problème fondamental qui interdit la pratique du mandat impératif, c’est que l’articulation mécanique de deux pensées individuelles ne fera jamais pas une « pensée collective » (a fortiori « la volonté générale ») et pas non plus une proposition cohérente. Toute personne ayant contribué à la rédaction d’une résolution en groupe le sait bien. Cela implique inévitablement la nécessité de faire évoluer la position de chacun dans la délibération.

Je m’arrête un instant sur ce point fondamental, pour revenir sur mon affirmation selon laquelle l’élection à la proportionnelle est une fausse solution. Plus largement, il y a là un argument extrêmement fort contre le mythe de la « démocratie de partis » (il y en a d’autres, évidemment), ce que Bernard Manin (Principes du gouvernement représentatif) a très bien expliqué. Le pari initial de « l’expression de la volonté générale » implique, je le rappelais, qu’il y ait une réelle possibilité de débat dans les assemblées, permettant d’aboutir à des propositions communes qui soient satisfaisantes, ce qui suppose notamment une cohérence interne et externe (tenant compte des autres lois, pour commencer). Or cela est rendu extrêmement difficile, voire impossible, du seul fait qu’à l’Assemblée ce ne sont pas des personnes qui se confrontent mais des partis (lesquels ont à assurer au mieux l’expression de leur ligne politique).

En réalité, c’est précisément l’hégémonie d’un parti qui permet d’assurer, à chaque moment, que les lois promulguées ne soient complètement aberrantes…

Je voudrais souligner à présent un principe royalement dévoyé et oublié, bien qu’il soit toujours inscrit dans la Constitution. Un principe accolé (dans le même article) à la clause qui interdit le mandat impératif, ce qui n’est évidemment pas le fruit du hasard. Ce principe ? « Le droit de vote des parlementaires est personnel ». On « rigole bien », soit dit en passant, quand on le confronte au principe – également inscrit dans la constitution, désormais… – qui impose de fait la transposition des directives européennes. Mais pour en revenir à nos moutons, si l’on suit l’esprit de la Constitution et, plus largement, les nécessités du régime électif, on devrait aussi s’offusquer de voir les représentants se vanter de suivre la ligne de leur parti… et les partis exiger d’eux qu’ils le fassent !

On pourrait faire remarquer que l’expression « mandat impératif » est un pléonasme. Mais peu importe : la vérité, c’est que le « mandat » politique dont on nous parle souvent est une fiction, pour la bonne raison qu’il est indéfiniment aménageable.
Quand la délibération consiste, comme on le voit presque tout le temps de nos jours, à laisser une majorité faire bloc et rejeter systématiquement les propositions de lois et les amendements des partis de « l’opposition », on voit mal quels comptes les députés des partis minoritaires pourraient avoir à rendre en cours ou en fin de mandat à leurs électeurs.
Par ailleurs, l’idée qu’ils ne rendent de comptes qu’à leurs électeurs est contraire au « contrat social » en place, qui veut qu’un député représente le peuple et non pas une fraction (ou une faction). Un principe qui n’est pas étranger du tout au fait que le droit de vote des parlementaires soit personnel. En effet, qui peut dire qu’en général il vaut mieux tenter un peu plus de compromis pour cosigner ou bien s’en tenir à ne pas signer ?
Au bilan, que cela plaise ou non, bien malin celui qui pourrait définir ce « mandat »… Toute tentative de définition claire tiendrait d’ailleurs du mandat impératif…

PROFESSIONNALISATION DE LA POLITIQUE

Le fait que le mandat impératif soit inacceptable, car impraticable, nous amène à un point décisif de ce débat. Car si l’on interdit le mandat impératif, que reste-t-il comme base pour juger les choix politiques de nos élus ?

La réponse est évidente : la seule sanction politique de l’élection, c’est la non-réélection… Autrement dit, la seule sanction possible de l’élection implique elle-même la réélection (le renouvellement du « mandat ») !
La plupart de ceux qui vous vendent l’idée qu’on va mettre un terme au renouvellement des mandats y ont-ils seulement songé ?

Pardon d’insister un peu mais, ici, le lien avec la professionnalisation de la politique ne saute pas forcément aux yeux. Imaginez tout d’abord qu’on interdise rigoureusement le cumul des mandats. Imaginez ensuite qu’on veuille fixer une limite à deux mandats successifs au même poste. Quelle sera alors la sanction pour le second mandat, puisque, de toutes manières, l’élu sortant ne peut pas se représenter ensuite ? Vous me direz peut-être : il a encore la possibilité de pouvoir se présenter à un autre poste. Et aussi celle de revenir plus tard sur le même poste. Certes. Et c’est pour ça qu’il aura intérêt à satisfaire les électeurs. Mais ça ne change pas grand-chose à l’affaire : on reste encore dans une logique de professionnalisation…

Imaginez, au contraire, qu’on interdise plus d’un ou deux mandats à chaque citoyen, tous postes confondus, dans sa vie : il semblerait – à ce stade du raisonnement – qu’on se débarrasse en bonne partie de la professionnalisation politique, mais que reste-t-il alors de l’espoir d’avoir des élus comptables devant les citoyens ?

Imaginez à présent qu’après un second mandat de député, l’élu aille travailler dans une grande entreprise privée bénéficiant de gros contrats publics (par exemple). S’il a plu à cette entreprise pour des raisons inavouables, on est encore dans une logique de professionnalisation de la politique.

Idem si l’intéressé, ayant séduit les militants de son parti, se recase dans une fonction interne au parti…

titre manquant ?

Vous écrivez, dans votre réponse : « Je lis qu’on peut se passer des partis politiques. Le droit de s’associer est un droit fondamental. S’associer pour défendre un projet de société ne peut être contesté. Les partis politiques sont des associations dont l’objet social est de promouvoir un projet de société, quel qu’il soit. »
Vous n’y êtes pas. La question n’est évidemment pas d’interdire les partis politiques en tant qu’ « associations dont l’objet social est de promouvoir un projet de société ».
Vous êtes d’ailleurs placé (comme moi) pour savoir qu’ATTAC, qui répond parfaitement à cette définition, n’est pas un parti politique et n’a pas l’intention de le devenir.
Un parti politique, c’est aussi et surtout une machine à sélectionner des candidats. Et il faut ajouter que les partis politiques (mais on pourrait ici ajouter d’autres organisations de masse, comme les médias) forment un ensemble qui a le monopole de la sélection des candidats, des gens qu’il est possible d’élire, et celui des questions auxquelles les citoyens (au mieux) auront le droit de répondre. Un détail…

Non, je ne vois pas. Il faudrait qu’on m’explique un peu comment on entend en finir avec la professionnalisation de la politique dans le système électif. Je ne vois pas un début de partie de réponse sérieuse à cette question.

Une fois ces objections faites, je vous propose de relire attentivement cette autre formule de R.-M. Jennar, qui, à première vue, parait pleine de bon sens : « La professionnalisation de la représentation a totalement perverti la notion de mandat » !

Note : le cas de l’embauche « douteuse » en sortie de mandat, on peut très certainement l’envisager pour une personne tirée au sort. Mais déjà, celui là ne risque pas d’être (ré)élu, du moins il ne sera de toutes manières pas « éligible » avant longtemps. Et quand il sera de nouveau « élu », si jamais il l’est de nouveau, ce ne sera assurément pas parce qu’il aura séduit des électeurs… ou des entreprises. Au pire, le « pantouflage » serait un aller simple, pas un « tourniquet ». Il serait inutile pour une entreprise de compter sur le candidat ensuite. Aucune entreprise, pas même son employeur, ne pourrait compter sur une chance significative que tel candidat soit sélectionné : on la voit mal avoir l’occasion de s’y prendre assez à l’avance pour corrompre les députés. On peut donc, bien sûr, étudier le problème général de la corruption du personnel politique tiré au sort, mais il est clair que nous avons déjà là une différence notable.

Des manières de montrer que l’élection amène fatalement la professionnalisation du personnel politique, il y en a d’autres. Certaines sont plus connues, ou intuitives, et mon but n’est évidemment pas de faire le tour du sujet ici.

L’ARISTOCRATIE ÉLECTIVE

Non seulement les constituants de l’époque avaient bien en tête la question de la professionnalisation de la représentation mais ils la souhaitaient parfaitement !
Qu’ils soient de droite ou de gauche, devrais-je dire, car les deux catégories ont fait le choix d’une « modernité » qui supposait notamment le progrès et l’abondance matérielle (avec ou sans le « doux commerce »), donc plus le temps, pour le citoyen lambda, de se mêler de la chose publique.

C’est justement pour cela qu’ils ne voulaient pas de la démocratie.
Avec le système électif, il s’agissait d’avoir des « majeurs » et des « mineurs ».
Cela suffit d’ailleurs à contester l’idée selon laquelle « un [des] fondements [de la démocratie est] le libre choix d’un candidat par les citoyens ».
Et même à en démontrer l’absurdité : si l’immense majorité des citoyens n’est pas considérée politiquement majeure et puisque, de fait et inévitablement, elle est maintenue dans cette condition, il semble aberrant de lui laisser juger des qualités politiques des candidats, de la pertinence et de la cohérence de leurs propositions… et même de leur adéquation avec « la volonté générale ».

Bref, de quelle « démocratie » parlez-vous ?

Que pensez-vous lorsque vous sentez que le régime en place vous vole jusqu’à vos mots, M. Jennar ? Alors, en retour, ne refusez pas de vous demander si c’est acceptable de contribuer à truster un mot, alors même que vous vous attaquez au sens que d’autres lui donnent. La moindre des choses serait de rentrer dans ce débat sans faire semblant.

Vous écrivez : « dans un tel système, le citoyen s’en remet au hasard en ignorant tout de celui qui le représentera. On prétend remédier aux maux qui affectent la représentation en la supprimant. On crée l’illusion d’une démocratie directe en confiant à des inconnus le sort du peuple. »

Pour faire justice au langage, ne serait-ce que dans cette discussion, il faut également s’arrêter sur le concept de « représentants ». Car, là encore, votre plaidoyer se contente d’étudier une partie de la question. Il n’évoque pas d’autres approches envisageables.

Et que cela vous plaise ou non, vous parlez, bien sûr, de « représentants » au sens de gens supposés être politiquement majeurs, qui auraient la responsabilité de mineurs.
Cela même si, dans un second temps, vous « postulez » que les premiers doivent être comptables devant les premiers. Ce dilemme, on peut le concevoir et le dépasser si l’on songe à notre rapport à nos enfants. La différence, fondamentale, c’est qu’il se passera encore une dizaine d’années avant que ma fille soit majeure, et c’est pour la même raison qu’elle n’est pas encore une citoyenne, une personne dotée de droits politiques.

Or, comme vous le savez très certainement, il existe une toute autre conception de la notion de « représentant », qui correspond à celle de « représentativité ».
Et celle-ci suppose la « similarité » des gouvernants et des gouvernés : est « représentative » une assemblée qui ressemble au peuple.

C’est vous qui parlez de « démocratie directe ». Evidemment, il faut bien déléguer la plupart des fonctions. Mais une fois qu’on considère l’autre définition de la « représentation », le dilemme change lui aussi. Et celui-ci a été résolu depuis fort longtemps, grâce au principe de la rotation des charges.

C’est ainsi qu’Aristote a posé que les citoyens doivent pouvoir être tour à tour gouvernants et gouvernés. Un principe qui devient, ici, non pas une espèce de « plus » mais une condition fondamentale, qu’il s’agit donc d’observer quoi qu’il advienne.

Car la seule manière de s’assurer que les gouvernants prendront des orientations qui satisfont les gouvernés est de faire en sorte que les premiers reprennent ensuite la condition des seconds.
Ceci quoi qu’il advienne. Non pas parce qu’ils n’auront pas été réélus. C’est-à-dire, dans un univers idéal, parce qu’ils n’auront pas satisfait les gouvernés.
Nous avons donc là un fondement de la légitimité qui n’est pas seulement différent mais qui est tout à fait contraire à celui de la légitimité qu’implique le régime électif.

Tout le monde comprend que vous vous inquiétiez du problème de la reddition des comptes. Mais il faut regarder la réalité en face et croiser déjà ces éléments :

– rien, a priori, n’empêche d’associer au tirage au sort des procédures de contrôle, de reddition des comptes et des sanctions. Mais il ne peut pas s’agir, évidemment, de sanctionner des orientations politiques ; seulement la violation de la constitution, la violation de lois, le non respect des tâches à exécuter ou encore l’abus de pouvoir ;

– le problème, avec l’élection, c’est qu’en pratique, vous ne pouvez pas plus sanctionner des orientations politiques… sauf, justement, en acceptant la professionnalisation du personnel politique ;

– auquel cas vous perdez la similarité des gouvernants et des gouvernés.

– Vous ne pouvez pas non plus avoir le suffrage universel sans avoir les organisations de masses. Il y aurait tellement à dire sur ces fléaux sociaux, mentaux, moraux, bref, politiques, que sont les organisations de masse.

– On peut déjà noter que, dans leur ensemble, elles exerceront fatalement le monopole de la sélection des candidats et des questions auxquelles le peuple aura (au mieux) le droit de répondre.

RECONSTITUTION

  1. Jennar, vous écrivez : « Une longue lutte populaire, qui prit les allures d’un véritable combat de classes, a conduit à l’instauration du suffrage universel comme mode de désignation des représentants. »

Il faut ajouter ici un petit détail qui change tout. Le régime a d’abord été fondé sur le principe de la représentation (au premier des deux sens évoqués précédemment), donc sur le mode électif. A ce moment, le suffrage était censitaire. C’est seulement ensuite, sur ces fondements et pas sur d’autres, et certainement pas avec des horizons très variés, que la longue lutte populaire a visé à l’extension du droit de vote pour aboutir (bien plus tard) au suffrage universel.
Puisque le système était censitaire, il est fort logique que les éligibles (et les électeurs) aient constitué une classe, voire une caste, et il est donc bien compréhensible que la lutte populaire ait visé à rendre le suffrage universel. Il est aussi logique que le peuple, focalisant sur cet aspect, n’ait pas beaucoup songé à l’idée que le problème pouvait être plus profond (ou mal posé). Quoi qu’il en soit, on n’a jamais demandé au peuple s’il préférait le tirage au sort. L’école républicaine moderne l’a elle-même mis aux oubliettes.

[Étienne Chouard : “rectification de fait : c’est Napoléon III en France, et Bismarck en Allemagne, qui ont institué le suffrage universel, si je ne m’abuse. Vous êtes-vous demandé s’ils l’auraient fait s’ils en redoutaient quoi que ce soit ? Pourquoi, à votre avis, les hommes les plus riches du monde défendent-ils ardemment le suffrage universel ? Le feraient-ils s’ils en craignaient quoi que ce soit ? Où avez-vous donc vu le suffrage universel améliorer la vie des pauvres ? EN RÉGIME ÉLECTORAL, LES CONQUÊTES SOCIALES SE GAGNENT DANS LA RUE, car ce sont les riches qui tiennent les élus par le cou (et par le portefeuille) ; notez bien ceci : les élus du front populaire, exactement comme leurs prédécesseurs de droite pendant toute la IIIe République, avaient promis à François de Wendel (à la fois Gouverneur de la très privée « Banque de France » et président du redoutable Comité des Forges, le MEDEF de l’époque), LES ÉLUS DU FRONT POPULAIRE DONC, AVAIENT PROMIS AU PATRON DES PATRONS ET DES BANQUIERS DE… NE RIEN LÂCHER SUR LES SALAIRES (vous avez bien lu ; je vous renvoie aux travaux passionnants d’Annie Lacroix-Riz, qui n’est pas une fasciste…), et donc, qu’est-ce qui a permis au peuple d’arracher les congés payés, la semaine de 40 h, l’augmentation considérable du salaire minimum, etc. ? Ce ne sont pas les élections, Jérémy : ce sont des millions de personnes dans la rue prêtes à tout casser, et les banquiers qui, en cette occurrence terrifiante pour eux, lâchent tout (pour mieux le reprendre plus tard, d’ailleurs, grâce à quoi ?… grâce à l’élection et à sa campagne électorale, si difficile à financer).]

Faut-il évoquer encore le sort que les communistes et les socialistes ont souvent réservé aux anarchistes pour insinuer que les horizons n’étaient pas franchement ouverts pour ceux qui, de temps à autres, avaient à réfléchir à ces questions que nous discutons ici ?

« L’ARISTOCRATIE DES PIRES »

Une autre précision me paraît essentielle. Ceux qui ont un peu lu la littérature des débats constitutionnels du XVIIIe siècle, tenus aux États-Unis et en France, savent que le choix du suffrage censitaire a reposé sur des considérations qui, dans l’ensemble, ne correspondent pas du tout à l’intention de « modérer la démocratie » mais à celle de tenir compte des nécessités d’un régime aristocratique. Ces gens-là n’était ni incultes ni fous et, puisque ils faisaient le choix délibéré d’un régime aristocratique, ils craignaient les dérives propres à cette catégorie de régime. L’aristocratie élective, justement, n’allait pas sans poser de gros problèmes pour la cohérence de l’édifice.

Le problème de ces constituants n’était pas que le personnel de la « caste gouvernante » puisse changer au gré des élections. C’était que la mentalité nécessaire à cette caste puisse se pervertir. « Noblesse oblige », dit-on.
Pour résumer en un mot cette problématique, il suffit de prononcer celui de « déracinement ». Songeons un instant à la ploutocratie présente, à son mode de vie, à son mythe du « je me suis fait tout seul » (et après moi le déluge) et à ses projets d’une mondialisation qui, peu importe les dégâts, nous apportera le bonheur pour dans mille ans… Je crois pouvoir affirmer que ce tableau aurait terrorisé nos constituants d’antan.
Je m’arrête sur cette parenthèse finale, en conseillant vivement aux partisans du suffrage universel de se pencher sur ces considérations.

Une question que l’histoire nous a déjà donné tant de raisons d’étudier (notamment depuis l’avènement des totalitarismes) est de savoir s’il est viable de greffer le principe du suffrage universel sur une base fondamentalement aristocratique, puisque cela signifie édifier des machines à mouvoir les masses sur un socle qui suppose avant tout une élite enracinée. Voyez par exemple ce qu’en pensaient Hannah Arendt, Simone Weil et Christopher Lash.

MERCI DE FAIRE VIVRE CE DÉBAT

Je ne doute pas de la détermination de R.-M. Jennar à combattre l’oligarchie. Cette détermination, il l’a déjà amplement démontrée, en particulier en décryptant les institutions de l’Union européenne et la mécanique de l’AGCS.
Mais il y a le revers de la médaille. Je crains que la belle réputation, méritée (et sans doute chèrement acquise), de M. Jennar, et le fait qu’il est un personnage très connu par toute une frange des citoyens engagés, apportent une caution très imméritée, elle, à une condamnation du tirage au sort sans que ce dernier ait suscité le débat soigné qu’il mérite.

Raoul Marc Jennar, qui s’est montré excellent dans le décryptage de machines qui participent d’un régime profondément idéologique, sait bien ce que c’est de devoir apprendre patiemment pour éviter de réciter des clichés avec un chœur de haut-parleurs. Rappelons-nous en particulier le débat de sourds de 2005, et le temps qui jouait pour le « non ». Or, en lisant cet argumentaire médiocre, je ne suis franchement pas convaincu que son auteur ait pris soin de réfléchir un peu à des arguments qui ne viennent pas spontanément à l’esprit pour nous qui sommes si habitués au système électif. A-t-il pris la peine de lire un tant soit peu la littérature, classique, moderne ou contemporaine, sur le sujet du tirage au sort ?

13 Responses to “Le mandat politique…

  • ai commenti bisogna rispondere, se no perche’ permetterli……pero quanta gente “pesante”.Che noia sentire certe lamentele……d’accordo nn tutti siamo uguali e nn abbiamo la stessa apertura mentale…..Vi invito a comtinuare a scrivere quel che volete,io nn leggero’ piu’ i commenti. buon lavoro.g.

  • Stilige bilder av HÃ¥vard.Ja ooops for et vær. Havet buldrer utenfor og det har sludda her da.Jeg ogsÃ¥ har vært kvalm noen dager…? Trodde kanskje det var fordi jeg har styra pÃ¥ slik men kanskje det er noe som gÃ¥r…God bedring:)

  • La verdad me siento muy contento de estar aquì en el camps party, es una locura total convivir con las personas mas TEZAS para la tecnologìa y tambien en su desarrolo personal. Es muy importante saber que te rodean personas con tanta sabiduria y experiencia en lo que hacen…………..Mejor dicho la ùnica frase que puedo decir en este momento es……. Campus party-sabiduria….

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  • I think it is funny that it happened at BYU in the middle of Happy Valley. Going there probably drives people away from the church because they get way too much of it. Otherwise, they might not take the time to even question it.

  • Have you seen this additional response from McNairy? No mea culpa, no acceptance of ignorance on his part, just defensiveness: I really hope he, The Gap, GQ, and educators take the time to learn from this.

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