Sénéchal, nous voilà

 

Sénéchal, nous voilà !

Pour une constituante tirée au sort

 

Par Samuel Schweikert

20 octobre 2014 (repris les 16 avril 2016 et 31 août 2016)

 

Avant-propos

Le 7 octobre 2014, un jeune parachutiste (*) du nom de Clément Sénéchal a produit une diatribe contre le tirage au sort, intitulée Réaffirmer le politique : pour une Constituante élue (1).

Il s’agit-là, sinon du prétexte de ce message, du moins de la cause immédiate, de la goûte d’eau.

J’ai écrit une première version de ce texte en octobre 2014 (une paie…) mais je ne l’ai jamais publié à ce jour, non seulement à cause de sa longueur mais aussi et surtout par sentiment d’inachevé. Mais il faut savoir limiter un peu ses ambitions. Et puis, comme je suis ici chez moi…

Les vues de Jean « Santerre » -Luc Mélenchon me débectent, ça fait longtemps que ça dure et ça ne va pas du tout en s’arrangeant. Bien qu’étant issu de “la gauche” et bien qu’ayant roulé un peu ma bosse dans des organisations politiques où exercent nombre de ses soutiens, lieutenants ou groupies, j’ai d’énormes désaccords avec ce type et, non pas tellement avec la plupart des bons bougres qui militent par chez lui mais avec ses gradés, et tout particulièrement avec ce parachutiste de haut vol et son intelligence en boîte de conserve (comme disait l’autre, soit je plaide l’irresponsabilité, soit on m’accuse d’être un escroc… donc je plaide la connerie). D’énormes désaccords sur l’euro, l’UE, bien sûr (j’en parlerai ici dans les grandes lignes), l’impérialisme “atlantiste” mais encore tant d’autres choses. Le texte qui suit concerne, donc, au premier chef la réforme institutionnelle mais, sans doute à cause de ce sujet, ou plutôt grâce à lui, il m’amène à aborder bien d’autres sujet et notamment d’autres sièges de l’impérialisme contemporain. Il faut dire que j’ai rarement vu réunies autant de dangereuses idioties que dans ce texte morveux à qui le mien, de texte, s’adresse d’abord. Cette manière de politicard à gage, directeur de campagne présidentielle à peine sorti de ses études, aligne avec une candeur toute émouvante tous les préjugés du bouffon gauchiste, du républicain bien dressé et du farouche anti-démocrate que ça vous dresse à être, pour ne pas ajouter du troskard chevronné. J’en ai profité, disais-je, pour faire un assez vaste tour d’horizon, qui fut d’ailleurs, pour moi, l’occasion de faire le point. C’est l’époque (automne 2014) où je venais non seulement de raccrocher les gants, m’apprêtant à prendre un gros recul, après m’être résolu quelques années à taquiner du parti (M’PEP, où je fus un temps affublé du titre aussi long que pompeux de Secrétaire national aux questions européennes et aux questions monétaires et financières) mais de prendre du repos après une décennie de collaboration active (intermittente, certes) avec celui qui fut mon ami de 11 ans, Étienne Chouard [édit : avec qui, j’en suis bien navré, nous semblons désormais en froid depuis mon texte Premier Rappel à l’Ordre Français (que je reproduirais ici bientôt) – qu’il n’a même pas lu, tout comme l’immense majorité des livres qu’il accumule, mais a qualifié (au téléphone) d’appel à la violence, pur contresens…].

(*) Clément Sénéchal est manager de communauté, vague journaliste, semble-t-il plus politicard-médiaticard professionnel qu’apparatchik, chef de campagne présidentielle de l’agent Santerre avant d’être nommé à la direction de la M6R – il paraît qu’on ne la présente plus, mais pour mes lecteurs, il s’agit (ou il s’agissait) de la commission pour une VIe République, prétendument ouverte et démocratique et mon cul sur la commode, mais créée par le Parti de Gauche, et chapeautée et fliquée par ses soins) -, excusez du peu. Voir par exemple : http://fr.viadeo.com/fr/profile/clement.senechal1 ou encore par ici : http://www.lejdd.fr/Politique/VIe-Republique-le-mode-d-emploi-de-Melenchon-693672

[Édit. du 31 août 2016. Je viens seulement de comprendre : m6r, ça fait mdr avec le d à l’envers. C’est encore signé, ça. Quand je parle de dangereux gauchistes guignols agitateurs….]

 

Introduction

Le sujet principal, qui n’est qu’accessoirement celui de cette improbable controverse est, au premier chef, non pas tant le contenu d’une future constitution que le processus constituant lui-même. Autrement dit, l’un des sujets les plus indéterminés qui soient. Il me paraît donc indispensable de ne pas se jeter dans la critique de telle ou telle disposition constitutionnelle, a fortiori pas de signer d’emblée pour « l’élection » d’une assemblée constituante à l’appel de telle formation politique, fut-elle prétendue ouverte par ses créateurs, mais de commencer par mettre un peu soigneusement dans son contexte la question de base.

La première des questions qui se pose est celle de savoir si l’on peut s’accorder un minimum sur le constat. Nous ne sommes pas des universitaires stoïques (encore moins des êtres cyniques) contemplant les manifestations cruelles d’une forme de sélection naturelle appliquée aux sociétés humaines ; la démarche qui nous mène à poser la question du processus constituant part précisément d’une volonté, certes extrêmement immodeste, de ne pas nous condamner d’emblée à reproduire les mêmes erreurs fondamentales dont on peut savoir déjà les effets en chaîne qu’elles auront. D’où la nécessité de s’entendre sur un constat, étape sans laquelle il est fort douteux que l’on puisse d’accorder sur des solutions.

Or (pour ne prendre qu’un exemple), aussi étonnant que cela puisse paraître à première vue, cette litanie au demeurant séduisante et d’ailleurs très consensuelle de Jean-Luc Mélenchon m’inspire à elle seule plusieurs objections sévères : « [le peuple français] doit être le maître dans son pays. Il doit arracher le pouvoir que l’oligarchie financière, la Commission européenne et le monarque présidentiel ont progressivement confisqué. Il y a urgence car ce système nous conduit à une catastrophe écologique et sociale et à la guerre généralisée sans que les citoyens ne puissent jamais dire leur mot. Convoquer une ­Assemblée constituante pour fonder une VIe République, c’est le moyen de réorganiser pacifiquement notre démocratie. C’est le moment de fixer les droits écologiques, sociaux et démocratiques dont nous avons besoin à notre époque. » (2)

Nous y reviendrons en détails, mais voici en résumé ces objections : 1) M. Mélenchon postule que la question est celle de la république, et il confond par ailleurs république et démocratie, vraisemblablement pour la même raison qui lui fait croire qu’il peut dire « nous » en parlant tout à la fois d’un potentiel ensemble de citoyens constituants et d’organisations qu’il a créées et qu’il chapeaute lui-même ; 2) cette manière peu scrupuleuse de dire « nous » en entendant ramener les citoyens au bercail d’un régime électif n’est sans doute pas indépendante de celle, tout aussi odieusement déboutonnée (bien illustrée en particulier par la plaidoirie de son lieutenant Clément Sénéchal) de confondre la gauche et le socialisme ; bref, « on » en appelle à la lutte de classes en faisant royalement abstraction du rôle des machines à faire élire en tant qu’elles s’insèrent elles-mêmes dans une structure de domination ; 3) la position de son parti sur la question européenne et, plus largement, sur le rapport aux institutions supranationales, est affreusement ambiguë, situation tout bonnement inadmissible dans notre contexte ; 4) l’obsession à mettre carrément en haut de la pile « l’écologie », tout à la fois menace et idéologie aussi indéfinies que terrifiantes, est symptomatique d’une dramatique carence d’analyse de certaines des structures de pouvoir qui sont actuellement les plus décisives (c’est sur ce dernier point que je suis sans doute le plus en porte-à-faux avec la plupart de mes compagnons, raison de plus de clarifier cette position) ; 5) l’un dans l’autre, il me paraît évident que nous avons une conception très différente des causes et des mécanismes de la « guerre généralisée », désaccord qui me laisse pour le moins perplexe quant à leur capacité à « réorganiser pacifiquement notre démocratie ».

J’ai longuement hésité à succomber à la tentation de retirer carrément, pour de viles raisons « éditoriales », trois développements que je présente finalement en autant d’annexes : d’un côté, il me paraît tout bonnement pas possible de faire abstraction du contexte que ces passages décrivent ; de l’autre, songeant à la perspective d’éventuelle convergences, je me suis finalement dit que les lecteurs auxquels je souhaite vraiment m’adresser, dans ces développements qui sont vraisemblablement très polémiques, sont ceux qui auront eu au moins la curiosité de se farcir la partie principale, centrée sur les questions institutionnelles.

Une deuxième question qui se pose est donc celle de savoir avec qui ont travaille, pourquoi et comment. Accessoirement, certains de mes compagnons de route et moi-même avons de fait à considérer la cordiale invitation qui semblerait être faite à tous (enfin… quid, pour commencer, de « la droite » ?) de rejoindre le mouvement « m6r », situation qui soulève déjà quelques questions de procédure. (3)

Je ne suis pas un démocrate utopiste qui rejetterait l’élection du simple fait qu’il veut dès après-demain la démocratie directe à tous les étages. Je ne défends pas non plus l’idée du tirage au sort des représentants parce qu’il serait a priori un mode de sélection permettant à tout un chacun de gouverner, indépendamment de sa bonne volonté, de son courage, de son dévouement, de sa responsabilité ou de l’adéquation de ses idées au regard des intérêts du peuple – qui donc, d’ailleurs, aurait l’idée saugrenue de croire que la bonne volonté, l’initiative, se commandent, ni qu’on puisse concevoir une quelconque démocratie qui ne se fonde pas entièrement sur la volonté et la prise d’initiative ?

Je ne pars pas du principe que les dirigeants, ou certains dirigeants, sont mauvais ou méchants, mais du constat que la logique de la guerre électorale corrompt tout. Qu’accessoirement l’implacable logique électoraliste en arrive, à terme, à ne plus sélectionner que « les pires » : des gens qui jouent avec les gens ; des esprits essentiellement stratégiques, sans véritable conviction ni vision, mais assez imbus d’eux-mêmes pour imposer des idées toutes faites qu’ils renieront aussitôt que cela leur sera nécessaire. Surtout, je fais le constat que les résultats, palpables par le commun des mortels, de la guerre électorale la révèlent comme un fléau, une base sur laquelle on n’obtiendra jamais rien de bon.

Force m’est de constater que « l’alternance » est précisément le pendant de la logique de la « majorité gouvernementale », mais que la première produit précisément le contraire de ce qui justifie la seconde : on veut la majorité gouvernementale pour pouvoir mener efficacement une politique cohérente dans le court et le moyen terme, donc on aura l’alternance, qui va s’appliquer à défaire toute cohérence dans le long terme, le tout faisant les affaires des gens qui font des affaires, l’oppression permanente des autres et, en retour, la base d’un énième bricolage sur fond d’aveuglement idéologique toujours plus flagrant.

Pendant ce temps, de nouvelles idéologies émergent et en viennent à nous écraser avant même que les dirigeants des partis y aient simplement songé, tout occupés qu’ils sont à se faire la guerre.

Je crois malheureusement pouvoir constater, en somme, que le suffrage universel appliqué essentiellement à l’élection implique directement, par construction, l’infrastructure des organisations de masses (dont les partis ne sont qu’un étage) et la superstructure des seules idéologies qu’elles soient capables de secréter : des constructions par essence totalitaires.

Il est des conventions de langage qui conviennent à ceux qui infligent aux autres ou ne disconviennent pas de se voir infliger une violence toute universitaire ; j’en ai d’autres. Bilan, cette manière de discours qui alterne entre la dissertation et le pamphlet.

On me dira que c’est bien trop long pour une réponse. D’abord, je m’en fiche : on ne fait pas le tapin. Ensuite, ce n’est justement pas une réponse. Il est déjà hors de question de se laisser enfermer ni par le cadre, ni par l’approche ni par le format choisis par ce représentant de commerce ou par bien d’autres. Mais il s’agit en premier lieu d’une indispensable mise en contexte, sans doute affreusement critique à l’égard de la position de ce monsieur et de ses confrères qui cherchent à nous attirer dans leur filet électoralo-électoraliste même quand c’est au motif d’encourager le débat sur la question constitutionnelle ; c’est en particulier un essai de critique radicale du régime électif, mais aussi une entreprise de déconstruction de leur idéologie comprise avec un peu de hauteur ; c’est également, bien sûr, une défense du tirage au sort… qui ne soit pas seulement sur la défensive.

Je suis le premier à déplorer que ce monsieur Sénéchal en prenne, comme on dit, pour son grade, ainsi que quelques autres personnages dans la foulée. Il me paraît superflu d’ajouter que cette foudre aurait tout aussi bien pu tomber sur bien d’autres qu’eux. Et ça n’est sincèrement pas un plaisir de viser quelqu’un en particulier pour les besoins d’une nécessaire mise en contexte sinon pour ceux de l’illustration vivante. Il faudrait m’avoir très mal compris pour imaginer que je condamne ici untel ou untel, sans parler de lui faire assumer toute la misère du monde. Parmi les quelques principes qui guident ma conscience, il y a justement la conviction intime que chacun a de bonnes raisons personnelles d’avoir bonne conscience quand il se lève chaque matin ou, du moins, qu’il existe maintes approches menant à maintes vérités. Mais cela n’autorise pas un oligarque à se prétendre démocrate, un gestionnaire patenté de la gauche à laisser entendre qu’il est socialiste, un collabo à se poser en défenseur de la patrie… avant de prétendre lui refaire sa constitution. Il ne s’agit surtout pas de taire ce qu’on a à dire sur un sujet d’une telle portée, et j’irai jusqu’à dire que c’est l’occasion qui justifie plus que toute autre qu’on aille jusqu’à remuer la merde et coller le nez dedans à qui de droit. Une des choses qui me semblent les plus insupportables au présent (c’est dire) est cette espèce de guimauve qui nous coule sur la langue, cette manière de ne jamais parler des sujets les plus graves qu’à condition de ne surtout pas risquer de choquer quiconque. Quand on en est à prétendre parler sérieusement de changer les fondements du régime, c’est gênant.

Comme on pourra vite le constater, ce message ne passera donc vraisemblablement pas aux yeux de tout le monde pour une invitation à discuter avec « ce beau monsieur » – pour reprendre la savoureuse formule tribunitienne de celui dont il se targue d’avoir été le « Community manager » (sic) pour sa campagne présidentielle de 2012. Avant dernier accomplissement d’apparatchik zélé pour ce sociologue de la politique, professionnel de la communication, gestionnaire de l’animation politique, journaliste, essayiste, que sais-je encore, cet exécrable marxien au nez rouge et juriste de cour amateur est désormais « en charge des questions institutionnelles et de la bataille pour la VIe République » au sein du Parti de gauche (PG) (4). Ce propos ne sera certainement pas plus apprécié des premiers visés en tant que possible contribution aux travaux du mouvement « m6r » (5) ou de toute autre joint-venture du PG, ni à ceux de telle ou telle annexe de quelque autre parti que ce soit. Ce message, par contre, s’adresse très volontiers, en particulier, aux plus sceptiques de leurs militants et compagnons de route qu’il a pour finalité immédiate de débaucher. (6)

 

On peut discuter de tout mais pas avec n’importe qui ?

Le texte de Clément Sénéchal est entièrement à charge contre le tirage au sort. Pour les mêmes raisons qui le poussent à rejeter tout à fait cette idée, il n’y a pas à s’attendre qu’il se soucie vraiment de contextualiser la chose. Bref, pour une personne « en charge des questions institutionnelles », il est bien décidé à faire le tire-au-flanc du point de vue qui nous intéresse, mais il n’y a évidemment pas lieu de s’en étonner, ni de s’en plaindre. Simplement d’en prendre acte. Du reste, on pourra aisément constater qu’à part critiquer une option adverse, ce monsieur ne se sent pas le devoir ou l’envie de proposer une défense un peu sérieuse du système électif, à en juger par le fait qu’il n’a guère à offrir, dans ce texte du moins, qu’un dernier paragraphe maigrelet s’agissant des réformes qu’il propose pour ce système.

En outre, après avoir témoigné, dans ses développements, d’un « conatus » de professionnel de la politique plutôt accompli, sa conclusion est parfaitement claire quant à son intention d’écarter l’option du tirage au sort, quand bien même l’intégralité de cette formule conclusive constitue, au premier degré, un contresens sur presque toute la ligne : « Pour ma part, quoi qu’il en soit de l’état de la partie, je ne me résoudrai jamais à ne pas avoir le choix. Et je ne me résoudrai donc jamais à me soumettre à des lois qui ne procèdent pas de la souveraineté populaire, c’est-à-dire de la volonté de mes concitoyens – et cela quand bien même cette volonté divergerait de la mienne – sans avoir l’impression de céder à la tyrannie. Sur ce point je rejoins Hegel : le progrès consiste à réduire partout la part de l’arbitraire. »

Bien sûr, son lecteur aura eu tout le temps de comprendre, en lisant les développements, que par cette tirade d’adieu plus émouvante que susceptible de ressembler à un signe d’ouverture, ultime tentative pour ne convaincre sans doute que des déjà convertis, l’orateur achève de renverser le sens des mots tout en nous signifiant qu’il est fermement résolu à combattre la démocratie et à défendre bec et ongles le régime de l’aristocratie élective. Je ne dis pas qu’il est malhonnête, juste qu’il se trompe et entreprend de nous tromper. On n’ira pas lui reprocher d’être ce qu’il est. Simplement faire remarquer, disais-je, qu’il n’a pas l’intention, lui non plus, de débattre à n’importe quelle condition.

Quant à nous, il ne s’agit certes pas de fermer des portes en se demandant, par exemple : pourquoi diable devrait-on croire que tout le monde devrait être démocrate, quand bien même il saute aux yeux que tant de gens ne peuvent pas ou ne veulent pas se passer de chefs et de catéchisme ? Ni même, qui sait : quand on entend renverser un régime, aussi douce soit la méthode envisagée, n’est-il pas vain de chercher à convaincre les plus engagés des lieutenants qui le servent, qui le défendent et qui leur doivent en bonne partie leur statut social ? Des gens qui préfèrent de toutes manières la persuasion à la conviction ?

Il s’agit, par contre, de composer avec le fait que nous avons-nous aussi un préalable, une condition qu’il est tout à fait hors de question de négocier : que la constituante soit tirée au sort ; qu’à ce projet, comme à tout projet, s’associe une stratégie nécessaire, et que celle-ci s’appuie essentiellement, par construction, sur un élan qui ne se commande pas : le seul ressort sur lequel puisse s’appuyer une dynamique d’auto-institution collective est, bien évidemment, une démarche d’auto-émancipation, laquelle ne peut être que personnelle, au moins dans les tréfonds de ce qui la déclenche, au cœur de l’insondable mécanique qui l’animera ensuite. Et d’en conclure qu’il s’agit de laisser venir… à eux-mêmes ceux qui choissent, chacun à son tour, à son rythme et à sa manière, d’entreprendre cette démarche.

Sans vouloir offenser la bonne volonté de quiconque, il n’est pas difficile de remarquer que l’idée du tirage au sort vient de faire l’objet d’un effet de mode, coïncident avec le lancement du mouvement « m6r ». Voilà des gens (Jacques Généreux, Edwy Plenel) qui n’en avaient encore pas soufflé un mot à ma connaissance, sans parler de s’abaisser à travailler avec nous autres ploucs sur le forum d’Étienne Chouard, où la question est à l’ordre du jour depuis bientôt une décennie, et qui paraissent subitement y être attachés. Les véritables bonnes volontés, celles qui sont conséquentes, je veux dire, comprendrons qu’il y a lieu de craindre que cette idée en fasse les frais.

Au train où vont les choses, la question du tirage au sort aura vite réussi, qui sait, le tour de force de devenir un débat académique… Ce dont on se réjouirait beaucoup à première vue, sauf que chaque chose en son temps et que, jusqu’à nouvel ordre, il y a fort à parier que la chose ne pourrait advenir que pour enterrer la critique radicale et l’esprit de révolte auxquels cette épineuse question était supposée donner une portée. V’là t’y pas qu’on discute amicalement entre démocrates et oligarques de la nécessité et de la manière de renverser l’oligarchie… Mais à quoi on joue, là ? Il n’y a plus rien de sacré, même ça ? Pitié, docteur, vite un calmant…

La pire des choses qui puisse arriver, d’ailleurs, peut-être, serait de donner à ce mécanisme une portée très modérée, voire purement « consultative », ce qui serait le meilleur moyen de le discréditer en donnant l’apparence de la démonstration qu’il n’a rien résolu de la misère du monde.

Une dernière note introductive concernant aussi bien le cadre et la forme de cet improbable débat que son fond ou, plutôt, ce qui semble être son inconsistance annoncée : on sait que la direction du PG a choisi de se joindre, à sa manière du moins, à la meute des chasseurs de sorcières antifascistes (je laisse naturellement à chacun le soin d’associer le qualificatif plutôt auxdits chasseurs ou plutôt auxdites sorcières, à supposer que ça lui chante) en demandant à ses militants de ne plus côtoyer un certain pestiféré du nom d’Étienne Chouard, jugé être irrémédiablement lancé sur la pente qui mène au vilain ; un intouchable qui, au premier contact ou bientôt après, condamne à subir le même implacable destin ces mineurs, j’ai nommé les militants, dont la même direction, je suppose, ne préjuge jamais qu’ils manquent de discernement lorsqu’il s’agit de soutenir l’élection d’un candidat maison. De ce point de vue également, on peut donc s’interroger quant à l’opportunité d’un tel débat.

Mais surtout en conclure d’emblée que le même braquage appelle la même asymétrie dans la manière dont on conçoit le ratissage : interdiction pour nous-mêmes et par nous mêmes de l’emploi du râteau…

Pardonne leur, Étienne, ils ne savent pas ce qu’ils font… Continue à tendre l’autre joue : nous savons d’instinct que c’est là notre plus grande force. Et pardonne aussi à tes équipiers volontaires leurs offenses, comme nous pardonnons à nos adversaires d’être ce qu’ils sont.

On plaidera du reste volontiers, pour ce monsieur et pour ceux dont il se complait sans doute à croire qu’ils lui tiennent chaud, la déformation professionnelle, l’aveuglement et surtout la bêtise de l’être confortable, en ce qui concerne leur acharnement à défendre, au-delà de ces machines de guerre que sont le système électif et ses partis (enfin, le leur seulement) : l’oligarchie, le capitalisme… et le fascisme et le totalitarisme – oui, on aura donc également remarqué que ces aimables soldats de parti ont pris celui de franchir plus d’une fois le point Godwin avant même que je prenne cette plume ; fort bien, me voici donc plus que jamais autorisé à dire à ce genre de conchieurs de populace le fond de ma pensée y compris au sujet de ce que sont le fascisme et le totalitarisme.

 

Comment j’ai cessé d’être de gauche

Nous sommes le 4 février 2008 à Versailles, sur le parvis situé devant les grilles du château dans lequel se tenait le maudit Congrès qu’on sait. Ce jour là, je me croyais encore de gauche et même très fier de l’être. Mais, gros con et sale fasciste en herbe que j’étais sans l’imaginer un instant, je croyais être venu là manifester pour le respect de la souveraineté populaire. Pire, il me semblait qu’en pareille occasion, curieusement, il n’y avait pas la moindre contradiction avec la souveraineté nationale. Je croyais même, peut-être, qui sait, menacer en quelque sorte des élus qui s’apprêtaient à vendre le peuple, une bande organisée que je croyais enfermée dans le château royal. Or voilà que je trouve, sur ce parvis, un camion-tribune dans lequel une brochette de stars, représentants de tous les grands partis et organisations de la gauche confondus, hurlent tous, invariablement : « nous sommes ici rassemblés contre la droite » !

Ça fait un choc, une telle synthèse de la gauche déboutonnée. Oh, j’ai pu constater que pas mal de gens, autour de moi, en étaient franchement gênés. On en a même parlé un peu dans le car du retour. Mais qui a pondu une critique un peu radicale là-dessus, dans les milieux militants ? (Sur la question européenne, s’agissant en particulier de la position du Parti de gauche, je renvoie le lecteur à l’annexe 1).

Facteur aggravant pour bibi, ma bien aimée du moment avait quelque responsabilité dans un parti réputé gaulliste et qu’il convient de situer à droite – ah, j’entends déjà le faux punk se demander à quand la police des alcôves, avant de se dire qu’on a là, de toutes manières, le signe que j’étais déjà perdu… ou bien, au choix (mais l’un n’empêche pas l’autre), que je suis macho au point de n’accorder aucune importance à ce que pense une femme… Je ne sais ce qu’il m’a pris, j’ai fini par lui demander : « tiens, au fait, où ils sont, les partis de droite ? » Qu’importe, cette vendue, tu parles, s’apprêtait à aller rendre visite à ses camarades qu’elle venait d’avoir au téléphone.

Il nous a fallu parcourir quatre cent mètres, franchir une barrière de CRS qui exigèrent qu’on dépose nos banderoles, bonnets phrygiens et tutti… de peur qu’on se fasse castagner par « les fachos », puis tourner et faire encore une cinquantaine de mètres dans une petite rue latérale où se trouvait cette fameuse droite. Parquée bien loin de l’entrée du parc du château. Et des regards de la gauche.

Une fois rentré, je demande une explication au bureau d’Attac, à quoi on me répond qu’effectivement on n’avait pas répondu à la lettre de Dupont-Aignan qui priait les organisations de gauche de les laisser se joindre à elles pour cette occasion historique, et que, qu’est-ce que tu veux, ça se passe toujours ainsi, le rideau de CRS entre droite et gauche. Simplement pour faire du risque zéro en matière de potentielle castagne… Ce serait donc un peu la faute aux fliques, mais surtout on n’a rien fait pour qu’il en soit autrement, ni même rien dit pour déplorer cette situation. Silence complice. Complice de quoi, sinon du régime auquel on s’oppose ?

La faute aux fliques ? Mais alors, quels genres de fliques ? Qui a seulement noté qu’en 2005, l’équilibre des temps de parole a été apprécié par le CSA en termes gauche / droite et non pas en termes d’opposition oui / non ?… Ils ont plaidé qu’ils ne pouvaient pas savoir… encore les habitudes auxquelles on ne pense plus tant elles en sont. Même le conseil constitutionnel n’y pense plus. Et quel parti s’est offusqué d’un pareil scandale ? Question subsidiaire : où a-t-on vu les mots de gauche et de droite dans la constitution ? « Les partis concourent à l’expression du suffrage… mon cul » (oups, nous avons procédé en douce à une petite modification de la constitution).

 

Délices de la délibération en « démocratie de partis »

Pour en venir à un point plus fondamental, qui s’est offusqué du fait que les partis entendent chacun imposer, même à l’occasion du référendum de 2005, une consigne de vote aux parlementaires qu’ils avaient investis ?

Sans doute pas ceux qui lorgnent sur une sixième république mais n’ont jamais observé cette clause de la constitution de la cinquième (et de tant d’autres constitutions) qui dit que « le droit de vote des parlementaires est personnel ». Et que ce droit du parlementaire, comme semble pourtant l’indiquer la composition de l’article concerné, est personnel pour la même raison qui veut que « tout mandat impératif [soit] nul ». Sans parler d’observer qu’un droit d’un élu, du moins ce type de droit, n’a de sens qu’en tant qu’il renvoie à un devoir vis-à-vis du peuple. Quoi qu’il en soit, les partis, via leurs bras exécutifs les élus, agissent déjà comme autant d’associations de malfaiteurs en violant quotidiennement ce principe, et ce sans même y penser. Ils s’en vantent même régulièrement. Mais qui s’en offusque, de toutes manières ?

Or le résultat, c’est cette machine soi-disant parlementaire d’un type curieux : une assemblée supposée délibérer mais qui, en pratique, s’en tient essentiellement à ratifier une position formée hors de l’assemblée par un agent qui exerce son hégémonie à l’Assemblée. C’est ce qu’on appelle, généralement sans y penser, la « majorité gouvernementale », bloc de porte-voix unanimes qui est également, par la même construction et jusqu’à nouvel ordre, la « majorité parlementaire ».

Autrement dit, nous avons un parlement dans lequel parlementer signifie « au mieux » s’adonner à quelques tractations mais ne signifie pas vraiment délibérer. Et ce sont les gens comme moi qui seraient anti-parlementaristes ? (Précisons à la décharge de M. Clément qu’il ne nous a pas directement fait le coup.)

Même à supposer que ladite « majorité » soit très courte et qu’elle soit, de plus, à telle ou telle occasion, mise en défaut (plus de majorité absolue) par un nombre un peu « trop » grand de parlementaires qui refuseraient de se plier à la consigne de vote du parti ou du bloc de partis de la « majorité », il ne serait encore question que d’amender son projet, et non pas de pouvoir lui opposer un autre projet qui soit cohérent. Quand bien même la majorité fait bloc, l’opposition n’est pas un bloc ; elle n’a guère l’initiative, qui de toute manière aboutit presque invariablement, lorsqu’elle la prend, sur une position minoritaire.

Enfin, en l’absence d’une réelle délibération, il faut tenir compte du fait que l’articulation quasi-mécanique de positions (de groupe) à peu près inconciliables ne saurait donner qu’une proposition finale incohérente. (8)

Plus rigoureusement, on devrait donc dire que par construction, dans cette assemblée, la seule position qui puisse se former tout en n’étant pas tout bonnement incohérente, est de toutes manières une volonté formée hors de l’assemblée par un agent qui exerce son hégémonie à l’Assemblée.

Une fois qu’on a seulement compris ça, il y a fort à parier qu’on soit tout de suite moins disposé à la patience envers les amuseurs du type de Clément Sénéchal (on ne les compte plus) qui vous font le coup de la « proportionnelle (intégrale) », au détour d’un famélique paragraphe « conclusif » intitulé « pistes pour un renouveau démocratique » qu’il refilent pour tout dédommagement au chaland résigné après quinze pages de lecture divertissante traitant d’une chimère (9) : « La proportionnelle intégrale donne une représentation plus fidèle des diverses nuances de la volonté générale et n’interdit pas à des collectifs citoyens d’exercer des mandats. Les naïfs pourront alors constater qu’à l’Assemblée aussi, « la démocratie, c’est : cause toujours », et que si la fonction leur plait, tout de même, autant aller rejoindre une grosse écurie pour avoir moins l’air ridicules auprès des pairs qu’ils se seront choisis.

Que nous propose encore ce monsieur qui tient à se distinguer déjà comme un bon professionnel de la promesse intenable ? « Le référendum révocatoire permet de contrôler l’élu : sous son joug, le mandataire ne jouera plus le jeu des promesses intenables et des trahisons. » (10) Merveilleux. Pour commencer, les opposants à la majorité gouvernementale pourront plus fièrement que jamais se contenter de voter non tout en sachant que l’assemblée votera oui, et on sera vachement avancés. C’est ça ou le pompon : que le référendum révocatoire s’abatte principalement sur les élus des « collectifs citoyens » minoritaires…

Les élus des « collectifs citoyens » dominants seraient plus que jamais attachés, eux aussi, à appliquer en bloc les consignes de vote du parti – « trahisons » de qui, de quoi, au fait ? Des consignes du parti ? Pour ne pas dire, justement, à suivre la ligne du parti, qui n’est jamais clairement définie que par ceux qui la font et la refont. Ils seraient d’autant plus poussés à suivre cette discipline, quand bien même elle conduirait à renier telle ou telle promesse de campagne. Du moins ce sera ça ou la responsabilité, au sens « professionnel », d’avoir causé la chute du gouvernement…

Prenons donc un exemple révélateur : considérons un instant le programme, dit « L’humain d’abord », du Front de gauche pour 2012 – ou encore, au hasard, le baratin mélenchonien indiqué en note (10) – et supposez que le parti ou le bloc de partis concerné remporte la présidentielle et la majorité absolue aux législatives. Que promet-on, pour l’essentiel, dans ce programme ? D’abord et avant tout, qu’on va négocier avec « nos partenaires » européens pour obtenir d’eux qu’ils cèdent unanimement pour nous accorder telle ou telle géniale avancée, tel déverrouillage. Ensuite, en partant du principe qu’on aura eu cela, telle et telle réforme sociale dont la nécessité n’en finit plus d’être urgente (passons ici sur quelques désaccords). Question : quand nos chers « partenaires » (ou même un seul gouvernement, qui suffirait pour cela), comme prévu, les auront envoyé se faire foutre et qu’on n’aura donc, ni la réforme des traités européens en question ni aucune des réformes sociales qui nécessitait d’en passer par là, pourra-t-on considérer que ces rigolos auront renié leurs promesses ? Non : ils auront essayé de négocier avec « nos partenaires », et au demeurant, on pourra toujours dire que ça n’était pas leur faute si tout a échoué.

Il n’y aura donc même pas de référendum révocatoire de lancé. Ou plutôt, s’il y en avait, cela montrerait simplement que les gens qui auraient pris cette initiative et ceux qui y auraient répondu positivement sont des gens qui votent pour des promesses dont il est pourtant clair qu’elles sont intenables. C’est à l’évidence le cas pour les modifications des traités, pour la même raison qui veut qu’un candidat à la Présidence française ne peut pas promettre, sauf à des cons qui méritent leur sort, de diviser par deux le budget de l’armée… des Etats-Unis. Seulement, tous les partis vous promettent de « changer l’Europe » – ils le font tous, oui ou merde ? Et vous croyez qu’ils vont instaurer le référendum révocatoire ? Sans blague. Ils ont même retiré le crime de haute trahison de la constitution…

Pourquoi pas carrément le mandat impératif, pour être encore plus sûr qu’il n’y ait vraiment aucune délibération possible même sur de petits dossiers ? Avant de prétendre organiser la réflexion sur la Sixième, il serait bon d’étudier un peu ce qu’ont dit les gens qui ont pondu les précédentes. Si « tout mandat impératif est nul » et si, pour la même raison, « le droit de vote des parlementaires est personnel », c’est précisément pour qu’il puisse y avoir une réelle délibération, ce qui suppose que chacun puisse faire évoluer sa position plutôt que de s’en tenir à voter non, au final, à une loi qui sera adoptée de toutes manières. Décision qui engage la responsabilité politique de tous les parlementaires qui, pour la même raison, sont réputés être les élus du peuple et non ceux d’une faction ou d’une autre.

Mais M. Sénéchal ne compte pas, ne veut pas, ne peut pas prendre la chose par ce bout. Or le bloc majoritaire n’a précisément rien à négocier, puisque il sait qu’il imposera sa décision de toutes manières. Donc en retour aucun clan de l’opposition n’aura vraiment à négocier. Mais plutôt que de s’interroger sur les conséquences de ce schéma de dialogue de sourds, ni sur les causes de cette situation, il préfère s’inquiéter de savoir où sera « l’opposition » dans une assemblée tirée au sort…

Bref, il ne peut donc vous vendre que l’espoir de construire une majorité autour de son parti, donc une construction qui rendra d’emblée illusoires ces promesses-là, pour commencer.

Ajoutons d’emblée à ce lot, bien évidemment, celle d’un « financement public donné à égalité à chaque formation en concurrence pour le suffrage, couplé à un strict respect de l’égalité (en quantité et en horaires d’expositions) des temps de parole dans les médias verticaux (ainsi que [celle d’une] réglementation brutale écartant le grand capital de la propriété médiatique) ». On notera d’ailleurs que ce beau parleur s’est soigneusement abstenu de dire sur quels critères on se basera pour établir ladite « égalité », ce qui lui évite de devoir avouer d’emblée que la parole ne pourra être accordée qu’aux candidats des partis au prorata du nombre de ceux qu’ils auront déjà fait élire, et le fric au prorata du nombre de ceux qu’ils feront élire. Tout comme le pouvoir de définir et de modifier les lois électorales, les émoluments des élus, etc. et finalement, autant que de besoin, la constitution dans son entier.

Et qu’importe si l’envoûteur de service oublie pour l’occasion l’objection archi connue selon laquelle une assemblée composée à la proportionnelle est une menace évidente contre la stabilité du gouvernement. Il ne lui viendra pas à l’esprit, par contre, qu’on pourrait très bien avoir plusieurs assemblées dont les modes de composition seraient très différents pour la simple raison que leurs rôles seraient différents. En tous cas pas qu’on pourrait et qu’on devrait avoir dans la mêlée un Sénat tiré au sort exerçant un droit de veto sur toutes les loi adoptées par une Assemblée nationale élue – ou ce que j’appelle un « Sénat d’Alain ». (11)

Il s’agit de prendre la question par le bon bout. Bien sûr, cette assemblée n’aurait pas de droit d’initiative, aucun. Probablement pas non plus de droit d’amendement. Il serait tout aussi inutile, vain, de vouloir lui faire contrôler le respect des promesses électorales. Cette assemblée nous assurerait, par contre, que les politiques du gouvernement et les décisions de la majorité parlementaire, en plus d’être cohérentes, s’accordent avec les volontés de la majorité populaire. Ils seront donc forcés de revoir leurs copies. Jusqu’à un stade où, d’ailleurs, il y a fort à parier qu’un niveau décent de délibération (re)devienne possible à l’Assemblée. Bien sûr, ce Sénat ne pourrait imposer au Gouvernement et à l’Assemblée nationale, pas plus qu’à « l’Europe », un nouveau projet de traité ou celui de les dénoncer tous ; juste garantir que tous les leurs passeront dorénavant à la trappe, jusqu’à ce qu’on en vienne ou qu’on en revienne à proposer des institutions simplement viables, a fortiori respectueuses de la souveraineté des peuples ou du peuple. Exit l’instrument dictatorial du traité constitutionnel.

Oh, un élu peut toujours rompre passagèrement la discipline du parti. Passagèrement ; on ne l’y reprendra pas souvent. Il peut même avoir quelques jolies latitudes (précisément pas législatives) dans le cadre local de sa baronie. Reste qu’il peut aussi ne pas être réinvesti par le parti, donc n’être pas rééligible. Au besoin, un parti peut le virer. Il peut même dissoudre une fédération d’un coup – même le jeune PG sait ça, qui l’a déjà fait (à ma connaissance au moins une fois : dans le neuf-deux, peu de temps après sa création). En tout état de cause, l’erreur serait de croire que ce genre de mesures, si besoin expéditives et coûteuses en temps, et en termes de crises de nerfs et de pertes d’effectif, sont des disfonctionnements regrettables, quand elles ne sont que des conséquences inévitables de ce qui est pour le parti une nécessité vitale, première : celle de construire un bloc appelé à soutenir une même position d’une seule voix, de former puis de faire grossir ce bloc jusqu’à ce qu’il soit majoritaire à l’Assemblée.

Clément Sénéchal ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit : « chaque solution comporte un choix de société, elle nécessitera une décision tranchée, des options s’en trouveront inévitablement écartées. » Seulement il noie remarquablement le poisson, en faisant précéder cette formule, elle-même plus évasive que conclusive, par un développement totalement silencieux sur la distinction que je viens de poser, sur ses tenants et ses aboutissants : « Il ne faut pas négliger la nature intrinsèquement agonistique de l’intérêt général : une assemblée tirée au sort aujourd’hui sera composée d’êtres sociaux aux intérêts complètement divergents. L’écriture de la loi relève autant du dissensus que du consensus. Elle procède toujours d’un arbitrage. Il ne faut pas croire que la gouvernementalité est simplement tissée de problèmes dont une solution unique serait la clé, que la politique peut relever d’une simple pragmatique, qu’il suffirait de résoudre par la maïeutique pure de la délibération. »

En faisant d’abord l’hypothèse de la bonne foi de Clément Sénéchal lorsqu’il se dit démocrate ou lorsqu’il cause de proportionnelle ; en supposant, donc, qu’aspire lui-même véritablement à ce que cette assemblée de partisans à laquelle il tient tant soit composée de telle sorte que les intérêts si divers des citoyens y soient à peu près représentés, on fera remarquer que, par la même hypothèse, cette assemblée serait elle-même « composée d’êtres sociaux aux intérêts complètement divergents ». Et que, donc, toute la question, au premier chef, est de savoir par quel miracle cette assemblée, contrairement à celle des tirés au sort, échapperait aux nécessités du consensus (avec ou sans les joies de la maïeutique) pour parvenir à un arbitrage qui se réduise à une décision tranchée entre un nombre sans doute limité d’ options, en faveur d’une position dont il reste tout de même à espérer qu’elle emporte une majorité absolue des voix.

Celle première observation qu’il ne fait pas appelle une série d’autres observations qui ne suscitent chez lui que le même silence assourdissant. Ce que M. Sénéchal s’abstient également de dire, ou ce à quoi il n’a jamais été amené à penser sérieusement, c’est que :

1) ce problème absolument central qu’il ne fait qu’effleurer malgré lui se résout, en pratique, dans le cadre actuel de la « démocratie de partis », précisément grâce au fait que les intérêts si divers de la plupart des citoyens ne sont pas représentés à l’Assemblée, et que

2) ce phénomène découle exactement de la même raison qui veut que la délibération ne se fasse jamais à l’assemblée mais en dehors – dernier point qu’il reconnaît lui-même en creux, en se contentant de prédire que les tirés au sort, eux, seront condamnés à délibérer, et qu’à part que c’est toujours épuisant ça ne fera jamais une politique cohérente.

 

Égalité d’initiative et délibération

En ce qui me concerne, je crois très peu (moi non plus) à la possibilité que l’initiative législative puisse émaner directement d’une assemblée même relativement réduite. Il suffit d’avoir écumé un peu les groupes de travail, notamment mais pas seulement dans les organisations politiques au sens restreint du terme, pour douter que la chose soit aisément praticable au delà de deux ou trois personnes seulement, et encore, à condition qu’elles soient largement d’accord entre elles.

On pourrait même plutôt considérer qu’en définitive l’initiative est toujours un acte individuel au sens où une proposition l’est au moins à une certaine étape. Une étape qui se trouve quelque part en amont d’un processus collectif ultérieur. Une étape qui se situe au départ de la phase « active », sans pour autant être elle-même un simple commencement : elle n’interviendra qu’après maintes lectures, conférences, maints débats et tâtonnements en amont – ceci même pour un « autiste » notoire, qui serait du reste peu cultivé et très enclin à être séduit par les idées auxquelles il songe le matin en se rasant. Reste qu’à cette étape précisément, on ne trouve qu’une seule personne ou bien quelques personnes qui sont déjà largement d’accord entre elles sur une problématique, pour rédiger un embryon de proposition concrète.

Il y a fort à parier également que le processus collectif ne commencera généralement que lorsque cette personne ou ce tout petit groupe, ou bien leurs héritiers, seront parvenu à formuler une proposition déjà largement finalisée et qui ne sera ensuite qu’amendée, le plus souvent à la marge, faute de pouvoir faire bien plus sans remettre en cause la cohérence de la proposition. Mais qu’importe : quelle que soit la genèse de la proposition, la cohérence du projet – c’est-à-dire sa cohérence interne mais aussi sa capacité à s’articuler avec le corpus des normes existantes (quitte à inclure des modifications ou des abrogations de lois, comme dans bien des projets de lois, pourvu justement que cet aspect lui non plus ne soit pas laissé complètement en friche) – pourra être appréciée et ne pourra l’être que sur la base d’une proposition de départ presque entièrement finalisée.

Aussi je pense que la question n’est justement pas de savoir si une assemblée, qu’elle soit tirée au sort ou qu’elle soit élue, va devoir délibérer en partant d’une feuille blanche.

Une vraie question, par contre, est celle de l’égalité des parlementaires s’agissant du pouvoir de prendre ou de transmettre une initiative législative pour la mettre à l’ordre du jour. Or la question ne se pose déjà pas du tout de la même manière, du moins elle n’a pas du tout la même portée, pour une assemblée élue, donc pour une assemblée dont les membres se regroupent pour décider en bloc en tant que représentants de partis. S’il s’agit d’une initiative de « la majorité », il importe peu de savoir qui l’a présentée, tel député ou le gouvernement, et elle aboutira généralement. S’il s’agit d’une initiative d’un « membre de l’opposition », elle est à peu près sûre d’échouer, sauf si elle convient aux partis de la « majorité ». Dans tous les cas, donc, la délibération n’a qu’une importance très secondaire. Toute la différence, a priori, avec une assemblée tirée au sort, est que, dans le cas de cette dernière il y aura nécessairement une véritable délibération.

En détaillant ainsi les choses, il me semble que nous avons fait apparaître une question déjà très différente de celle que M. Sénéchal semble poser sans y toucher.

C’est lui qui présume que « la vision des tenants du TAS [est que] nous pourrions parvenir par diverses méthodes artificielles à un corps politique unitaire, figé dans le consensus ». Il est sans doute vrai que certains tenants du « TAS » se laissent aller à rêver d’une telle perspective, ou en donnent l’impression. Pour ma part, je ne préjuge que de ce que je peux concevoir un peu concrètement et sérieusement. En tous cas ce serait faire d’emblée un faux-procès à cette assemblée tirée au sort que de postuler qu’elle devrait atteindre un consensus complet alors que la règle actuelle, dont on n’a jamais discuté, se suffit d’une majorité absolue. Au passage, on ne discute pas de savoir s’il y aurait des commissions thématiques, quel serait leur rôle dans la gestion de l’ordre du jour, dans la soumission de projets de lois ; on ne discute pas même du rôle de l’exécutif en tant que possible (au demeurant vraisemblable) source de projets de lois.

Mais par ailleurs, si l’on doit partir du principe qu’en pratique, l’assemblée ne pourra délibérer que sur la base de propositions déjà finalisées, projets qu’elle ne pourra pas amender n’importe comment sans en défaire visiblement toute la cohérence, cela semble déjà indiquer qu’il n’y aura généralement pas consensus mais une décision à la majorité absolue, qui conviendra suffisamment à certains mais écartera les options que d’autres préfèrent.

C’est notre « ami » qui présume, également, que le tirage au sort du parlement est antagoniste avec « la formation de collectifs politiques cohérents », aussi bien dans l’assemblée qu’au dehors. Or il me semble bien plus vraisemblable que ce soit tout le contraire. Non seulement il y aura des collectifs politiques cohérents, et idéologiquement plus cohérents, même, que les partis tels qu’on les connaît (on y reviendra), des collectifs qu’on verra porter des propositions et même, pour certains, des programmes assez complets, mais dans la délibération à l’assemblée on se réfèrera couramment à ces autorités politiques, explicitement ou non, pour la bonne raison que nos tirés au sort seront (contrairement au postulat plutôt risible de l’auteur) des gens engagés d’une manière ou d’une autre, éduqués à telle ou telle vision politique développée sur la base d’une volonté de changer la marche du monde.

Elles seront de véritables autorités, justement, dans la mesure où elles ne possèderont pas les attributs subversifs du pouvoir et ne seront pas corrompues par la recherche du pouvoir. Mais tout le problème de notre « ami » est que non seulement il ne veut pas tenir compte du fait que la recherche de « la vérité » et celle de la possession du pouvoir sont des démarches largement antagonistes, mais il ne peut même concevoir d’autorité politique qui ne se fonde dans une organisation ayant pour objectif la prise du pouvoir.

Non seulement on s’y réfèrera, à ces autorités, mais dans la configuration de la délibération telle que je la fait entrevoir, il se produira des clivages comparables aux clivages idéologiques existant entre ces autorités politiques extérieures, et on verra le plus couramment s’affronter des points de vue irréconciliables. Donc on verra des majorités se former et se reformer, mais le faire dans l’assemblée, pas en dehors ; et le faire non pas sur ordre d’un bloc extérieur imposant des consignes de vote collectif mais dans la délibération et en l’âme et conscience de chacun des parlementaires.

Lesquels sauront, comme toute personne un peu politisée – que feraient-ils donc là sinon ? – qu’une décision politique et, plus encore, une suite de décisions politiques, nécessitent une cohérence idéologique et ne se réduit jamais à une approche bassement « gestionnaire », simple amas informe de « solution[s] pragmatique[s] ».

C’est M. Sénéchal, enfin, qui présume, comble de la suffisance insolente, que la délibération d’une telle assemblée « marque[rait] la fin du discours, du logos, de la nécessité de penser un contenu et convaincre le grand nombre»… alors que c’est là le propre de la délibération et alors que, comme je l’ai noté, celui d’un parlement élu est justement qu’il ne délibère pas, que « la majorité » ne cherche pas à convaincre « l’opposition » du fait qu’elle n’a nul besoin de le faire.

Où l’on constate plus clairement que jamais que ce monsieur aligne les faux-procès contre le tirage au sort et brille par son silence lorsqu’il s’agirait d’entreprendre le procès du système électif avant de prétendre le réformer. En tous cas il nous laisse entièrement sur notre faim, à jouer aux devinettes. Il ne se donne pas la peine d’identifier les véritables questions, tandis qu’il s’en tient à une plaidoirie à charge qui n’est guère qu’un prétexte pour justifier une position de refus catégorique sur laquelle il compte bien se camper. On ne sait donc pas du tout, en particulier, si ce que M. Sénéchal craint est une situation qui n’a pas lieu d’être, sinon dans son esprit confus, ou bien quelque chose de vraisemblable mais qui reste à définir.

Pour commencer, il semble nous décrire une délibération parfaitement anarchique, un bricolage dépolitisé ne pouvant aboutir que sur la recherche d’un consensus en faveur d’une position « pragmatique », mais il n’a même pas posé la question de l’initiative, donc celle de savoir pourquoi on débat et sur quelle base on le fait ! Sur une base totalement indéfinie, pas dur de conclure d’emblée que c’est parti pour être un bordel complet… (Soit dit en passant, je me demande si notre « ami » ne tend pas un peu à projeter sur les autres le poil qu’il a dans la main, à l’instar de l’apparatchik moyen qui ne s’émeut jamais du fait que ce sont toujours les mêmes qui soumettent des analyses cohérentes et des propositions finalisées.)

Or s’il l’avait fait, il aurait du voir que le débat de l’assemblée s’établirait vraisemblablement sur la base d’une proposition déjà finalisée, dont on peut très légitimement supposer qu’elle s’inscrirait, au moins dans certains cas, dans une vision politique cohérente, celle de son auteur. Il aurait pu se douter, ensuite, que pour la même raison qu’il voue cette assemblée à la cacophonie, à la maïeutique et au bricolage apolitique, on n’y obtiendrait pas aisément de contre-proposition partielle qui soit à la fois suffisamment cohérente et majoritairement soutenue, de sorte qu’on n’amenderait pas à tour de bras la proposition initiale. Sauf, justement, s’il s’avère qu’elle reflète dans son ensemble une position minoritaire, auquel cas elle serait finalement rejetée, de toutes manières.

En retour, plutôt que vouer cette assemblée aux gémonies, il aurait peut-être même pu considérer un peu sérieusement l’idée que les propositions relevant du bricolage apolitique seraient généralement vouées à l’échec, soit par indifférence, soit pour leur propension à ne susciter qu’une cacophonie ne menant nulle part, du fait même que ce genre de proposition de courte vue n’apparaît prioritaire, donc centrale et décisive au sens d’une vision politique cohérente, qu’aux yeux d’un groupuscule ou d’un autre, qui ne feront jamais une majorité, loin s’en faut.

D’où cette série de remarques. Primo, celui qui soumet un projet de loi sait donc d’avance qu’il devrait s’efforcer de prévoir les désaccords et d’en tenir compte d’emblée, dans une certaine mesure, afin de donner à son projet une chance d’aboutir. Secundo, du fait que l’initiative elle-même devra ainsi anticiper les choses, il s’agira justement d’inclure autant que possible les nécessaires compromis dans le cadre d’une proposition cohérente et finalisée. Autrement dit, notre « ami », raisonnant en « quasi-statique » autour de postulats qu’il prend déjà pour des fatalités, craint la menace permanente de la cacophonie, du bricolage apolitique, etc. mais cette menace, du fait même qu’elle est effectivement un problème central, sera justement prise en compte par les parlementaires, avant même de soumettre une proposition à l’Assemblée et, plus largement, elle se traduira par l’adoption d’un mode d’organisation qui permette de l’évacuer.

Tertio, on peut même s’attendre, justement, à ce que les seuls projets qui aboutissent soient ceux qui s’inscrivent dans une vision politique cohérente et conséquente, tandis que les propositions des bricoleurs et des dilettantes passeront à la trappe.

Avec ou sans cacophonie préalable. Faut-il ajouter que dans une Assemblée, comme dans tout groupe de gens qui passent un assez long moment ensemble, les gens se font assez vite une réputation, de sorte qu’on ne perd pas dix fois son temps à disserter des problèmes soulevés par un type très majoritairement reconnu pour être un gros branleur. Faut-il également ajouter qu’on verra se distinguer des profils d’infatigables bosseurs, d’orateurs persuasifs dont il faut savoir en prendre et en laisser, de combinards de première, de populistes de catégories différentes, de beaux parleurs qui n’ont à peu près rien à proposer, de meneurs, de suiveurs, de faiseurs de vagues, de tribuns, d’attentistes ? Faut-il enfin ajouter qu’untel aura assez vite la réputation d’être plutôt socialiste, untel celle d’être plutôt catho-tradi, tel autre d’être un ultralibéral déboutonné ou un agent du lobby malgache.

Bref, on verra à n’en pas douter se former des alliances et des oppositions, des menées concertées et organisées, un suivi, mais ces alliances et ces oppositions auront pour différence remarquable, par rapport à ce qu’on connaît, qu’elles ne seront pas toutes d’un bloc, immuables. S’agit-il d’en conclure qu’une majorité socialiste, par exemple, ne saurait se reconnaître et encore moins mener une politique socialiste ?

Dans la série des devinettes, je suggère donc de considérer le postulat suivant : ce que M. Sénéchal considère être une configuration antagoniste avec la « gouvernementalité » est que l’on puisse voir une majorité politique se dégager lors de chaque délibération sans qu’elle soit composée des mêmes personnes à chaque fois. Je pose en tous cas la question.

Une question subsidiaire est de savoir pourquoi, selon ce postulat, M. Sénéchal prétendrait défendre en même temps l’instrument du référendum d’initiative populaire. Bon, c’est très vite dit, juste en passant, en toute fin de texte. Disons que ça ne mange pas de pain de le proposer tant qu’on n’en est pas à discuter sérieusement, juste à lancer tel ou tel mouvement pour une constituante. Quoi qu’il en soit, il faut voir si cette ouverture tiendrait vraiment, dans la durée, s’il advenait, comme on peut légitimement s’y attendre, que de nombreuses initiatives viennent contrarier la politique du gouvernement en exercice. En attendant, on ne sait même pas, de toutes manières, comment ce dernier serait formé ni quel serait son rôle. Là encore, « on » disserte dans le vide simplement parce que la question du tirage au sort, en fait, ne « nous » intéresse pas.

En attendant, il me faut bien tirer de ce paradoxe la conclusion que ce qui effraie le correspondant de service n’est pas non plus le schéma que nous venons de postuler. En attendant, j’ai beau lire et relire ce passage, je ne vois toujours pas le rapport avec les machines à faire élire des blocs de parlementaires aux ordres :

« En creux se dessine dans les revendications des pro-TAS, une méfiance irréductible envers l’engagement : car tout engagement est un mouvement vers la transformation du monde, c’est-à-dire une prise de pouvoir sur sa propre vie et sur la société en général. Le TAS est la négation absolue de l’engagement, c’est-à-dire de la conscience politique en tant qu’elle se soutient toujours d’une praxis – d’une conscience qui a compris qu’il ne suffit pas d’interpréter le monde, mais qu’il importe également de le transformer. »

 

La démocratisation interne des partis, sans blague

Même à supposer qu’en dépit d’une énorme carence de représentation effective de certains intérêts, l’assemblée des partisans soit tout de même « composée d’êtres sociaux aux intérêts complètement divergents », on en arrive fatalement à une autre grave question : comment se fait-il que tous ces gens abandonnent la défense de leur propre intérêts, du moins leur représentation d’eux-mêmes… et réduisent chacun leur rôle à celui de porte-parole d’un parti ?

Au premier abord, il suffirait de répondre que c’est à ce parti qu’ils doivent entièrement leur présence à l’Assemblée, et que la possibilité de leur réélection dépend elle aussi entièrement d’un parti (le même ou un autre, d’ailleurs, qu’importe). Ce serait certes s’approcher d’une vérité, mais en se privant de soulever bien d’autres questions aussi fâcheuses que décisives.

Car on voit déjà le bon militant sortir sa dernière carte, celle de la démocratisation interne des partis. J’apprécie beaucoup la franchise dont fait souvent preuve Clément Sénéchal… pourvu que le lecteur sache un peu lire entre les lignes, notamment lorsqu’il écrit, la queue entre les jambes : « Il faudra également renouveler le fonctionnement des partis autant que faire se peut (même si cela reste une prérogative des partis eux-mêmes). » Ce serait une erreur de penser qu’un type qui, non content d’avoir la réputation d’un parti à défendre auprès d’une population exaspérée, est « en charge des questions institutionnelles », n’est pas fichu de détailler un peu sur ce point du simple fait qu’il ne se sent absolument pas le devoir, l’envie ou le courage de le faire Si seulement c’était si simple. Le problème est qu’il ne peut tout simplement pas le faire, sauf à aligner des mensonges de plus en plus visibles. On constate, du reste, qu’il ne parle pas lui-même de « démocratisation des partis.

Car pour commencer, pourquoi rejette-t-il si catégoriquement la perspective d’une Assemblée nationale qui aurait à délibérer en cherchant un minimum de consensus – oh, simplement de quoi tirer une majorité absolue – sinon parce qu’il ne croit pas à la possibilité qu’une délibération du même type puisse se tenir à l’échelle d’un parti, ni même au sein du moindre de ses groupes de travail ? Mais là encore, on ne fait que brasser du vent tant qu’on n’a pas posé la question de l’initiative.

Pour couper court à d’interminables délibérations anarchiques qui ne mènerait de toutes manières, la plupart du temps, qu’au constat qu’on n’arrive tout bonnement pas à tirer un compromis entre les positions des uns et des autres, le seul moyen est précisément de s’en tenir à choisir une position unique et ferme parmi un panel réduit de réponses autorisées, présentées sous forme de propositions déjà finalisées, faites à des questions posées par d’autres (et d’ailleurs pas nécessairement explicitées). Et en général, bien sûr, ce panel n’est composé que de deux options (qui n’appellent pas, ni l’une ni l’autre, de fatigante discussion ultérieure) : oui ou merde.

Bref, au lieu de nous dire que « L’élection est précisément le seul dispositif qui permette [d’éviter] la violence physique » (en sautant du coq à l’âne, et en sortant un argument invérifiable du fait que cette chose qu’on écarte est une chose encore jamais expérimentée, pour ainsi dire), on aurait beaucoup aimé que l’auteur ait la lucidité (ou la franchise) de noter que L’élection est précisément le seul dispositif qui permette au mieux de laisser aux gens le droit de choisir les réponses tout en évitant l’anarchie qui risquerait de se produire – ou qui se produirait systématiquement, admettons – si chacun venait débattre en apportant ses questions à lui, et toutes ses observations et contradictions sur chaque point de développement produit par chacun des autres.

La position de ce monsieur ne me semble pas directement tenir à la volonté de réserver l’initiative aux seuls chefs, plutôt à un a priori tiré de l’expérience purement empirique du fonctionnement d’un parti. Le problème est qu’il n’est justement pas transposable au cas d’une assemblée tirée au sort.

Bien sûr, notre « ami » peut toujours feindre de croire que l’entente cordiale règne au sein des partis, du sien en tous cas (quand bien même chacun sait que les premiers cadres de ce parti doivent leur situation présente à une sécession du PS), que tout le monde est un peu au clair sur la ligne idéologique et s’entend très bien sur l’essentiel. On le laissera dire, une fois de plus, la chose qui n’est pas.

Où donc se font-elles, alors, la délibération et la négociation ? Dans des instances inaccessibles non seulement aux citoyens mais même, dans la plupart des cas, à l’immense majorité des militants du parti (la « base »). Au mieux, dans les sphères dirigeantes supérieures du parti ; au pire, dans des cénacles d’experts lobbyistes d’où les orientations sortent déjà presque à prendre où à laisser, et se transmettront via le pouvoir de décision concentré d’un ou quelques dirigeants d’un parti. Quant à la négociation entre les partis qui s’avèreront faire bloc dans la décision à l’Assemblée, pour la même raison, elle se fonde avant tout : au mieux sur des motivations avant tout stratégiques, autrement dit prioritairement sinon essentiellement électoralistes ; au pire sur des motivations combinant les ambitions personnelles de quelques dirigeants et les intérêts d’allez savoir quels agents extérieurs au parti. Mais comme je le disais à l’instant, surtout n’allons pas trop vite… même s’il nous en coûte (purée, c’est déjà long et nous n’avons fait qu’une petite partie du modeste chemin que nous nous sommes fixé).

Ensuite, et c’est là qu’on sent que la boucle est bouclée, on vient de dire qu’il est nécessaire pour le parti, ou une alliance de partis, de s’exprimer autant que possible d’une seule voie à l’Assemblée. Ce qui suppose précisément, au sein des partis, la nécessité d’établir une hiérarchie suffisante pour mettre « tout le monde en ordre de bataille ». Or il est plutôt évident que cette condition-là, du moins cette tendance nette, n’est justement pas compatible avec un « renouvellement du fonctionnement des partis » qui soit un peu synonyme de démocratie interne.

N’importe quel militant actif ou ex-militant ayant été actif sait qu’on joue couramment des nécessités de l’agenda, du timing et autres subtilités des statuts, sinon à la limite voire, au besoin, en dehors des clous des statuts, pour imposer un quasi-monopole de l’initiative réservé à quelques dirigeants du parti ; il arrive assez couramment qu’une motion soit habilement censurée ; qui pourrait croire que demain les partis vont instaurer en leur sein le référendum à l’initiative du moindre militant de base ?

En réalité le problème ne serait pas, comme on s’y attendrait à première vue, qu’on aboutirait directement à la cacophonie et à l’anarchie, car il est évident qu’une proposition soutenue par un seul militant ou une poignée de militants (de la base, s’entend) ne va pas déclencher le vote final de tous ; il y a des étapes. Mais on y arriverait tout de même assez vite, dans le cadre d’un parti, parce que droit d’initiative égal pour tous les militants conduirait rapidement tous les piliers du parti à conclure qu’on ne peut plus composer un programme cohérent ni maintenir de cohésion organique. Plus accessoirement, on verrait vite apparaître des « tendances », se distinguer des clans ennemis, lesquels se scinderaient à leur tour, se recomposeraient à partir des restes de diverses scissions précédentes, etc.

Reste que les dirigeants et les « idéologues » maison ne pourront composer avec une telle situation, car c’est d’abord la justification de leur propre fonction qui nécessite de faire apparaître un dogmatisme immuable sur le moyen terme, une « praxis transcendante », qui fait d’eux, par construction, un clergé ramassé de gardiens du temple.

En tout état de cause, tant que la raison d’être prioritaire d’un parti est de faire élire et de le faire, qui plus est, en vue de constituer un bloc majoritaire à l’assemblée et au gouvernement, la délibération interne au parti n’est elle-même supportable, pour le parti, qu’à condition qu’elle se solde par un « tout le monde en ordre de bataille » pour soutenir une position « commune » qui aura été décidée avec ou sans « la base ». La liberté de proposer, tout comme l’opposition, ne peut donc être que marginale, dans tous les sens du terme. En en pratique, sur cette base, chacun comprend qu’on tendra très généralement à viser prioritairement « l’efficacité » – quant aux mécontents, bien sûr, ils pourront toujours causer (à condition de ne pas trop laver le linge sale hors de la famille, du moins pour les élus) ou changer de parti… pour y retrouver la même implacable logique.

L’un dans l’autre, le fonctionnement des partis, avec autant de « renouvellement » que l’on veut, ne peut se faire que sur un mode qui se ramène essentiellement à celui du plébiscite.

A ce stade, je dirais que notre communiquant ne s’en tirerait déjà plus qu’avec cette pirouette (sans aller jusqu’à nous mettre le nez dessus, là non plus, bien sûr) : bon, c’est vrai que les militants de base, pas plus que les autres citoyens ordinaires, ne choisissent jamais vraiment les questions, mais l’honneur démocratique est sauf au sein des partis – enfin, dans mon parti en tous cas –, parce que les militants sont relativement souvent consultés pour choisir les réponses. Je ne doute pas non plus que les chefs y subissent (encore) une énorme concurrence, donc je suppose qu’ils sont apparemment très soutenus.

Ah, mais il y a l’éducation populaire… et l’éducation populaire. Plutôt que de disserter dans le vide, je suggère de repartir encore une fois du mobile du crime. Posons donc plutôt carrément la question de savoir ce que deviendraient les partis dans l’hypothèse où ils cesseraient d’exercer directement le pouvoir de sélectionner des candidats à l’élection. Nous y revendrons.

Avant que j’oublie : « Quant au vote obligatoire avec reconnaissance du vote blanc, il ramènerait sans doute vers le politique dilettantes et abstentionnistes. » Pour le coup, le « dilettante » et/ou l’abstentionniste est désolé de te faire savoir une chose… que tu admets d’ailleurs toi-même : il t’emmerde.

 

Un premier point d’étape

Quelques conclusions provisoires, à ce stade.

D’abord, toute cette part de la défense de l’auteur (qu’il nous a fallu décrypter) ne conduit absolument pas à contredire la possibilité que le sénat soit entièrement composé de citoyens volontaires tirés au sort et dispose du droit de veto sur toutes les lois. Puisque, justement, il ne s’agit ni d’initiative ni de la nécessité de délibérer. Simplement de dire oui ou non – ce qui se fait aussi bien et même mieux, à mon avis, en évitant de se laisser embobiner une ultime fois par des beaux parleurs prétextant l’urgence et la vérité révélée, donc en restant chacun chez soi – voir la note (11)).

Par ailleurs, il faudrait rappeler que, même dans les Assemblées élues que nous connaissons, l’initiative est très largement concentrée, formellement parlant, dans les mains du gouvernement et, au second chef, dans des commissions spécialisées. Cette observation suggère en creux la question de savoir, pour le dire un peu vite, si justement on a tellement besoin d’une assemblée de partis qui s’interpose entre l’initiative et le veto final d’un Sénat tiré au sort, alors que cette assemblée n’est, par construction, guère plus qu’une chambre d’enregistrement. D’ailleurs, Clément Sénéchal suggère lui-même que cette course systématique aux amendements à l’assemblée n’a guère pour effet que de dénaturer un projet cohérent qui s’inscrit dans une vision politique. Du reste, on sait que, de toutes manières, l’existence d’une « majorité gouvernementale » conduit systématiquement au rejet d’à peu près tous les amendements de « l’opposition ». A quoi donc cela sert-il, sinon à dénaturer un projet de départ, à part à offrir des nuits blanches aux parlementaires, et à part à risquer en permanence des tractations de couloir plus ou moins suspectes du simple fait qu’elles ne se règlent pas face à l’Assemblée ?

Ensuite, je crains qu’en dépit de la raclée que ces chapitres infligent au système faussement parlementaire, ils soient loin de circoncire le problème des partis politiques : le simple fait de donner un aperçu un peu lucide des ravages de leur guerre électorale et de leurs priorités électoralistes devrait nous en convaincre. Ceci fera l’objet des chapitres que j’ai placés en annexe. Je me contenterai de dire ici que le résultat couramment inhumain et même absurde de cette guerre n’est pas tant dû à ce mode d’affrontement entre blocs à l’assemblée, question de toutes manières déjà réglée dans le contexte d’un régime électif, qu’au fait de « l’alternance » qui est le pendant de la loi de la « majorité parlementaire ». Autrement dit, que l’incohérence se construit surtout dans la durée, sur des décennies. Avec pour premier effet remarquable de faire les affaires de ceux qui font des affaires.

Enfin, une dernière clarification s’impose à ce stade : si j’ai si peu d’espoir dans la capacité d’une vaste assemblée d’assurer elle-même, directement, l’initiative législative, comment se fait-il que je puisse soutenir l’idée d’une constituante tirée au sort, et même défendre cette condition plus que tout le reste ? A cette question, j’ai deux types de réponses à apporter, qui se cumulent, et qui sont en somme celles que je viens d’apporter.

D’abord, on peut très bien imaginer qu’il y ait plus ou moins de concentration de l’initiative hors de l’assemblée, voire ; à la limite, que la constituante tirée au sort s’en tienne largement à pré-valider un projet déjà livré clé en main. Ensuite, dans l’hypothèse, rien ne nous contraint à nous en tenir aux initiatives des partis – rien ne leur interdit d’en prendre, bien sûr. Mais je compte sur le tirage au sort des constituants pour promouvoir les projets les plus démocratiques, parmi ceux qui sont tout à la fois assez cohérents et finalisés pour être crédibles, pour passer ce stade, et pour censurer les propositions les plus oligarchiques – aux partis de se surpasser s’ils ont réellement à vendre des miracles contrairement à ce qu’ils s’évertuent à démontrer. Plus sérieusement et plus concrètement, je compte sur ce mode de composition de l’assemblée pour nous débarrasser autant que possible du fléau de la guerre électoraliste et de ses conséquences de plus en plus absurdes et inhumaines.

Pour cette raison, je tiens à proposer ici, les deux pieds les deux mains dans la merde, quelques illustrations de ces brillantes réalisations dont j’attribue la paternité à une schizophrénie quasi-générale directement liée et largement due à la logique électoraliste. Mais en manière d’introduction à ces dramatiques illustrations interdites aux moins de 18 ans, il est sans doute indispensable de faire un minimum de clarifications en repartant de l’approche d’un camp électoral, au hasard la gauche (parce que je commente un texte d’un type de gauche, mais surtout parce que je tache de m’en tenir à parler de ce que je connais un minimum).

 

La gauche, éternel râteau électoraliste

D’emblée (cf. notamment ses chapitres 1 et 2), l’exposé de Clément Sénéchal prend une tournure cocasse du simple fait que l’auteur, en parfait représentant de la gauche, feint d’ignorer souverainement que durant toute l’ère des républiques modernes il a existé un ensemble de courants socialistes tout à fait résolus à ne pas intégrer leur action dans le cadre parlementaire, et qui sont ou ont été, même, pour pas mal d’entre eux, tout à fait opposés au principe de représentation – en un mot, à l’État, l’État tel qu’on le conçoit d’après ce qu’on observe, du moins, à savoir un machin séparé de la société, qui concentre et monopolise sans elle et contre elle les instruments de la violence physique et symbolique. Cette tradition a été très vivante et, quoique « plurielle », a été loin d’être minoritaire au XIXe siècle et à plusieurs époques par la suite.

Pour ne citer qu’une vieille figure présumément très lue et présumée par ailleurs ne pas compter parmi les plus « anarchistes » : Marx, qui a manifestement tenu à préciser qu’il n’était pas de gauche (et évidemment pas marxiste), ne fut-il pas l’un de ces innombrables penseurs qui considèrent qu’il est tout à fait vain d’attendre d’un riche qu’il défende les pauvres, quand bien même il serait sincèrement charitable ? Vain d’attendre cela d’un professionnel de la politique, du seul fait de sa position ? Que « l’engagement, c’est-à-dire […] la conscience politique en tant qu’elle se soutient toujours d’une praxis », devrait donc être une chose bien plus subtile, mais aussi, pour les mêmes raisons, bien plus inconfortable matériellement, moralement et intellectuellement qu’une démarche consistant à aller voter, à faire élire, à boire le catéchisme d’un parti et coller ses affiches, ou à s’en remettre de la même manière à la direction d’un syndicat ?

Bref, il est déjà plutôt douteux qu’un cumulard de gauche soit resté un socialiste un peu conséquent, mais il est proprement scandaleux qu’il ajoute à sa prétention logique à récupérer le socialisme en le « parlementarisant » celle de le monopoliser carrément.

La gauche, c’est justement la gauche du parlement dans le cadre du système électif, et celle des faiseurs de parlements élus. Ni plus ni moins. La gauche n’a jamais eu d’autre sens que celui du système électif. La gauche est et a toujours été un machin électoral et électoraliste qui, au motif qu’elle serait plus efficace pour les organiser et suivant, surtout, le postulat qu’il faudrait organiser la chose par la tête, ne cesse de détourner les résistances des travailleurs, du moins ne cesse de courir ce risque. Et naturellement, ce machin sait créer de temps à autres, en temps voulu, de nouvelles fausses oppositions pour tenter de reprendre les gens dans ses filets – ainsi du PG.

Puisque c’est fort logiquement que ce machin parlementaro-parlementariste a toujours essayé de se substituer à l’ensemble « civil » qu’il prétend représenter, qu’il n’a de cesse de rafler les pensées et les actions des gueux pour les distordre et les refondre dans son entreprise monopolistique – on sait, au passage, d’après lui-même, que Mélenchon est un fin mécanicien du verbe, en cette matière (12) – il convient de rappeler régulièrement ceci : la gauche n’est pas le socialisme, le socialisme n’est pas la gauche… pour ne pas dire qu’en fait, la gauche, c’est et ça a toujours été le libéralisme, ni plus ni moins. (13)

 

Indispensable idéologie

Symptôme parmi tant d’autres de la vision schizophrénique de l’homme de gauche accompli : l’auteur croit manifestement évoquer une évidence en concluant cette étrange formule : « Tout le monde n’a pas une vision globale de ses intérêts propres, n’est pas capable d’en saisir spontanément la logique, et encore moins d’en défendre la cause. Surtout lorsqu’il faut se situer à gauche ; car lorsque l’hégémonie culturelle penche dans l’autre camp […] ». Tiens donc.

Ne tombons déjà pas dans le premier piège venu, qui consisterait à ne prendre qu’une distance toute philosophique (au sens qui révoltait cette Hannah Arendt dont notre auteur se plait à torturer les pensées), à se lover dans le détachement mortifère, au motif de dénoncer des propos qui ont une insulte à l’intelligence des gens. Offrons nous plutôt une parenthèse qui nous servira de transition avant de mettre un peu en lumière la merveilleuse « dialectique » du régime électif.

Nous avons, dans la seconde partie de cette formule, une perle de discours « autoréférencé », qui fleure l’antagonisme avec la lecture marxienne dont l’auteur semble laisser entendre qu’il la fait sienne. On s’attendrait justement à ce qu’une « culture » qui serait hégémonique se caractérise bien moins en termes de différence d’imprégnation selon des « camps » que par le fait que tout le monde ou presque en est très fortement imprégné, et ce sans même y penser. Si « hégémonie […] culturelle » il y a, on ne s’attend justement pas à devoir trouver comme trait le plus saillant de la société une bipolarité au sens de cette culture. On s’attend bien plutôt à ce que cette « culture » perde énormément de son utilité en tant que critère de distinction entre ces « camps ».

Bref, il est « savoureux » de voir notre réac de service parler d’une chose dans laquelle il baigne de tout son long comme s’il avait un regard extérieur sur elle. Il y a quelque chose de pathétique dans cette lutte que l’auteur, assurément pas touché lui-même par les manifestations-réalisations contemporaines de idéologie bourgeoise, croit mener contre les principes de la bourgeoise…

En particulier, pas un instant, bien sûr, notamment quand il écrit le dernier paraphe de son premier chapitre –

un paragraphe plein de bon sens, du reste (une fois n’est pas coutume) – il ne semble s’imaginer qu’il appartient lui-même à une classe qui s’acharne à naturaliser, dans les discours (ceux de son boulanger et de son dentiste) la réalité de moyens de domination qui, dans la sphère de la représentation politique, seraient un peu le pendant du capitalisme…

Au-delà de ce révisionnisme marxiste, c’est logiquement ce préjudice de classe qui permet à ce potache de sociologue normalien, chef de la com quelque part à Paname et apprenti sorcier de la « gestion de communauté », de clamer sans mourir de rire ou de honte qu’il est de la même classe que les gueux dont il s’évertue à vouloir rafler les suffrages – en les traitant ouvertement de cons (jamais assez cons, bien sûr, quand il s’agit de se targuer d’avoir reçu d’eux la bénédiction de la légitimité élective). Dommage, c’était la seule partie du discours qui risquait de faire un peu son effet : les erreurs de logique se détectent d’autant plus aisément que le propos s’enfonce dans la technique.

Bien évidemment, cette dangereuse candeur implique que la rigide pensée de clocher qui l’anime s’accompagne d’une fabuleuse élasticité de la pensée, chose que nous illustrerons en quelque sorte par l’absurde dans un instant : un simple tableau de notre réalité contemporaine suffira…

Du reste, l’auteur, qui n’est pas à un sacrilège près, emploie ici la notion de « culture »… : quand on se donne l’air d’enseigner Marx et quand on tient tellement à recourir à des concepts savants, pourquoi diable employer ici la notion de « culture »… au lieu de parler d’idéologie ? Cette gymnastique autoréférentielle désespérée se conclut très logiquement par un dernier abus de langage mobilisé pour la cause : une chose ne penche pas « dans » mais « vers ».

Ensuite, ainsi donc, il faudrait/i>; se situer à gauche. Très curieux, là encore, le choix de langage ; cette espèce de nécessité qui, on l’aura compris, chlingue l’argument d’autorité. C’est-à-dire que… comment dire, le mec, tu vois, il est de gauche mais il le sait pas… – oups, toute personne qui a fait ses classes à gauche sait pourtant que le gauchiste, quand ça l’arrange, postule qu’un type qui ne sait pas s’il est de droite ou de gauche, ou qui dit n’être ni de droite ni de gauche, est un type de droite – ou bien non, c’est le contraire… mais en fait si : c’est qu’il est ouvrier, donc il est de gauche, eh ouais, tu vois… mais ce con il vote FN. Sous prétexte, au hasard (connard d’impatient qui va ruiner la révolution, ou la réforme, c’est selon) qu’y a trop de banquiers au PS. Du coup il est de droite… enfin il le dit mais il faut qu’il soit de gauche…

Comme il nous faut prendre le temps et le soin de décortiquer tout ça, sans pour autant rompre le fil de l’exposé, je renvoie le lecteur à l’annexe 2.

 

Le bénitier, lui, n’est pas pollué

A supposer même qu’il y ait une pensée collective, pour tenter de savoir quel esprit l’anime, une première possible question n’est-elle pas de savoir ce qui motive avant tout le regroupement ? Autrement dit, si ces « refuges de la citoyenneté » (il va me faire pleurer, ce drôle) tendent plutôt à être des casernes et à semer la division (y compris, d’ailleurs, en interne), à contribuer à semer la misère tout en attribuant toujours la faute aux autres, n’est-ce pas du simple fait que leur fonction première est de faire élire des gens, donc de se plier à la logique toujours plus folle d’une guerre – électorale, donc électoraliste ?

Il n’est pourtant pas très difficile de comprendre d’où provient cette machine à penser débile, perpétuellement en roue libre, qui n’est qu’un amas de moulins à prières composant sur les conséquences de ses égarements précédents. Cet aveuglement alarmant, cette parfaite inconséquence et le constat de tant de ces faits d’armes qui puent la « dialectique » à vingt bornes proviennent tout simplement du fait que la logique reine d’un parti ne peut être que celle de la guerre (électorale) tant que sa raison d’être est de faire élire des gens. Un écolier peu comprendre ça. Pourvu seulement que les partis ferment un peu leurs gueules de temps à autres…

Or les thuriféraires de l’élection, et Clément Sénéchal en particulier, ont la curieuse manie d’entretenir une grande confusion (et d’aligner les faux procès) sur un point bien particulier qui est le centre vital de notre affaire : ils hurlent qu’on veut supprimer les partis en s’abstenant toujours soigneusement de distinguer deux fonctions très différentes des partis (fonctions largement antagonistes selon moi). En effet, ils les présentant pour l’occasion comme de simples machines à promouvoir des idées – ils n’osent évidemment pas ajouter : à réunir des gens qui vont construire ensemble, bien démocratiquement, ces idées – alors qu’il est évident, du moins au premier chef, qu’il ne s’agit précisément pas de cela et qu’il s’agit même exactement du contraire : d’;ôter aux partis le monopole de la présélection des élus, en comptant sur le fait qu’en cessant d’être des machines à faire élire ils cesseront justement d’être des machines à trahir;.

Sans craindre le ridicule, ils vont jusqu’à prétendre ouvertement qu’on veut interdire « le droit d’association »… alors qu’il s’agit simplement de dire que le droit d’association est une chose (évidemment sacrée) et que le monopole des candidatures en est une toute autre. Et que, pour commencer, une liberté politique ne confère pas de droit particulier à gouverner. Du reste, ces juristes professionnels ou amateurs, quand ça les arrange, oublient de rappeler que les associations de malfaiteurs sont déjà supposées être interdites par la loi, exemple parmi tant d’autres du fait que la liberté des uns s’arrête là ou commence celle des autres.

Clément Sénéchal s’en tient à nous lancer ce genre de formules vagues et fourre-tout « L’élaboration matérielle d’une conscience de classe passe donc précisément par toutes sortes de médiations collectives – partis, syndicats, associations – il suffit d’étudier le XIXe siècle pour s’en convaincre. Toutes les avancées historiques en faveur du prolétariat ont, faut-il le rappeler, été obtenues par des phénomènes de regroupement en vue de prendre le pouvoir ou de faire pression sur lui. »

Ni vu ni connu. Prendre le pouvoir ou faire pression sur lui, bah, la différence n’a guère d’importance, elle n’a guère d’implication sur la manière de s’organiser.

Du reste, n’importe quel idiot « de base », y compris au sens de la « la base » des syndicats, sait pourtant par dure expérience que les centrales syndicales, confédérales, n’ont plus rien pour elles s’agissant de prétendre encore exercer un rôle de contre-pouvoir.

Reste donc « la rue », et pour le reste, tout à reconstruire. Retour au socialisme…

Citons, à ce stade, ce passage qui me paraît étrangement contradictoire : « c’est un fait ontologique que des groupes luttent pour le pouvoir dans la société, et qu’il est à mon avis illusoire de penser pouvoir annihiler cette bataille (que je trouve parfaitement saine […]). L’élection est précisément le seul dispositif qui permette d’arbitrer cette lutte de telle sorte qu’elle se tienne tendanciellement à distance de la violence physique. La démocratie est exigeante, demande du travail, de la patience, de la persévérance, de l’agilité, aussi. C’est ainsi.

Tout cela est bel et bien. Sauf que la guerre électorale n’est pas juste, à l’instar des jeux vidéos ou des matches de foot à la télé, un défouloir permettant aux gens de sublimer leurs passions violentes. Cette forme d’anesthésie de la violence veut surtout qu’au final la défense de qui que ce soit parmi les simples gens n’est plus représentée à l’Assemblée. Elle veut, pour commencer, que ce ne soient plus ni des pensées cohérentes ni des positions négociables qui soient représentées, du fait même que l’Assemblée est composée de porte-parole de partis, tenus via un mandat impératif qui ne dit pas son nom par des machines dont la logique est asservie à celle de la guerre électorale.

Le mot clé dans la formule « des phénomènes de regroupement en vue de prendre le pouvoir ou de faire pression sur lui » est bien évidemment « en vue de ». Objet de toutes les confusions et de tous les retournements. N’ajoutons pas : « de toutes les trahisons », on n’en serait déjà plus qu’à parler, évidemment, d’un sous-produit de ladite confusion. Mais il paraît que nous aurions une vision paranoïaque du pouvoir… Qui donc, à chaque désillusion, n’a que la trahison à se donner pour explication, sinon celles et ceux qui veulent croire au père Noël ? Notre cher représentant tient en tout cas à se montrer encore plus bête qu’il ne l’est.

Voyons à présent le chapitre 10 qui est particulièrement risible s’il n’est pas simplement malhonnête. Tout d’abord, notre preneur d’otages professionnels s’offre une énième confusion grossière en amalgamant la « contestation » à « l’opposition ». Or qu’est-ce cette dernière, selon la conception de l’auteur lui-même, sinon le résultat de la soustraction entre l’effectif total de l’Assemblée et cette « majorité gouvernementale » dont nous avons déjà pas mal parlé (et dont nous parlerons encore). Un résidu qui, pour les raisons déjà évoquées, peut bien causer mais est justement incapable de s’opposer effectivement, à des politiques décidées par une petite partie des militants des partis de la majorité. Quand on pense à ces pauvres gens, qu’est-ce que ça doit être pour le « reste » des citoyens… Mais notre auteur s’en fout pas mal. Ce qu’il craint au fond, j’en ai bien peur, c’est de perdre le confort de « l’opposition », cette faculté de s’en tenir à râler tout en étant un représentant du peuple, en attendant l’alternance.

Ensuite, pourquoi justement parler de contestation, puisque contester se limite encore à ouvrir sa gueule sans obtenir de résultat direct, en ne pouvant qu’essayer de déclencher une prise de conscience dont il s’agit encore d’espérer qu’elle-même débouchera sur un processus qui reste à découvrir ? D’ailleurs, s’il avait plutôt parlé de « résistance », ç’eut été plus convainquant au moins au premier regard mais ça aurait aussi et surtout contredit totalement le principe d’organisation de la dictature du parti majoritaire (n’ayant que la vague apparence de la dictature de la majorité) à laquelle notre communiquant est si attachée. Ne parlons pas de l’individu isolé qui se sentirait incompris sur toute la ligne…

Enfin, justement, au sujet de la possibilité pour un très petit nombre de gens de lancer une proposition qui puisse mûrir, susciter un soutien grandissant et finalement majoritaire (au sens non faussé de la majorité) dans la société ‘une société qui attendait peut-être simplement qu’on mette des mots sur les choses, des mots et sur les maux, voire qu’on promeuve une solution qu’on avait déjà, également, sur le bout de la langue), il me suffira de rappeler que l’auteur suggère lui-même d’instaurer le référendum d’initiative citoyenne, à la fin du texte. Ou plutôt il feint de le suggérer, une fois que le lecteur assommé risque bien d’avoir oublié cette perle parmi d’autres :

« Les contestataires s’adresseront à des spectres tenant leur légitimité de la brume indistincte du hasard, à quelque chose qui échappe à l’immanence du fait social, à son ancrage proprement politique, à son caractère temporel. Car où donc sera la prise pour accrocher une opposition ? Comment contester le pragmatisme absolu, vissé dans les reliefs désincarnés d’un échantillon statistique ? Au nom de quoi ? Du nombre mobilisé ? Impossible puisque la rationalité stochocratique consiste précisément à discréditer le nombre coalisé (car coupable de conflit d’intérêts). »

Où M. Sénéchal nous avoue qu’en fait il ne croit pas, lui-même, au référendum d’initiative citoyenne, ne pouvant concevoir que la courroie de transmission des partis s’agissant de donner une traduction organisationnelle à « l’immanence du fait social, à son ancrage proprement politique ».

Et où il démontre qu’il est ou bien sourd ou bien très malhonnête, lorsqu’il fait dire aux partisans du tirage au sort ce qu’aucun d’eux n’a jamais eu la sottise de dire. D’abord, il est évident qu’aucun échantillon du peuple ne saurait avoir raison contre le peuple en entier ; à part un paquet de hauts-traîtres qui ont fait leur comming out en 2008 et pour qui je préconise au moins perpète dans une cellule sans télé, personne n’irait dire le contraire, encore moins le faire ratifier dans une constitution ; le tirage au sort de représentants (ou de magistrats) ne saurait être qu’un substitut permettant de palier à l’absence de démocratie directe tant qu’elle peut être présumée impraticable, présomption qui est précisément écartée par le fait du référendum.

Mais ce première enfumage, cette ridicule diversion, permet aussi et surtout d’en couvrir un second. Ce énième flou artistique que l’auteur établit autour du nombre coalisé masque un énième amalgame grossier lui permettant d’enterrer sans façon la distinction décisive : c’est une chose que de se coaliser autour d’une proposition déjà finalisée pour en faire une loi ; se coaliser pour élire une personne ou un petit clan qui auront le monopole des propositions en est une autre. Cette distinction se révèle dans toute sa splendeur, justement, dans le cas du référendum d’initiative populaire, puisque à aucun moment du processus il s’agit d’élire ou, plus exactement, s’il est nécessaire d’élire ici et là des animateurs et des gestionnaires pour organiser la promotion d’une proposition (de loi, d’abrogation de loi, de révocation d’un élu ou encore, au hasard, de sortie de l’UE), il est bien entendu que ces élus là n’ont pas le pouvoir de modifier la proposition.

 

Du pouvoir qu’on souhaite exercer au vouloir qu’on veut s’approprier

Faut-il avoir subi vingt ans de parti pour savoir que la nécessité de la guerre (électorale) amène celle de la hiérarchie ? Ou que, du fait même que le militant ne souhaite pas s’engager dans une caserne mais dans une organisation où il pourra lui aussi faire passer un minimum les idées dont il fait une priorité, assorti au fait de la diversité des idées quant au programme et quand à la méthode, il se produit en permanence toutes sortes de manifestations de concurrence interne dans le parti ?

Or, dans ces conditions, alors qu’il s’agit de « porter des idées au pouvoir », le grand problème est que, pour faire monter une idée que l’on défend soi-même, il faut généralement monter soi-même dans la hiérarchie, tandis qu’il est douteux en général que ceux qui ont le plus de talent de stratège, à commencer par celui d’écraser des têtes pour s’élever, de se servir des gens (même sans rendre bien compte), soient également, comme par hasard, ceux qui défendent les idées les plus à même de servir le peuple, pour ne pas dire les meilleures idées.

Et d’ailleurs si c’était le cas, on serait effectivement dans un régime gouverné par les meilleurs… et on pourrait donc définitivement envoyer l’orateur Sénéchal se rhabiller avec ses leçons de démocratie, ce mot qu’il nous vole si éhontément. Bref, ne te fatigue pas, mon vieux, à parler de notre paranoïa, à recourir à cette vague notion d’ « engagement » amalgamant systématiquement l’idée de se battre pour des idées auxquelles on est parvenu en s’autorisant à penser et celle d’acclamer des élus ou des candidats pourtant des idées arrêtées par d’autres. Ni à coder ton langage lorsqu’il s’agissait simplement d’avouer que, toi-même qui as eu, comme apparatchik, une ascension rapide vers les instances dirigeantes d’un parti, tu as pu observer de tes yeux, non sans un dégoût dont ta fonction présente te suggère de ne pas faire la publicité, « la banalité du mal » dans ses cuisines. Il n’y a personne, pas même toi, pour croire à ton cinoche…

Sans même être allé un jour dans un parti, chacun a eu assez d’illustrations de ce que sont les lois de la guerre et celles de la sélection naturelle des dirigeants en tous genre. Il y a tout simplement qu’un parti, du simple fait qu’il a vocation à faire élire, a besoin de faire élire d’abord en interne, et que l’une comme l’autre de ces sélections ne peut être que déterminée avant tout par la logique du stratège, dont les idées ne sont le plus souvent amendables que très à la marge ; qu’elle en appelle toujours à l’abnégation pour les larbins, qui eux ne peuvent jamais avoir aucune assurance de celle des gens qu’ils mettent au pouvoir. Tout au mieux celle de pouvoir les foutre dehors plus tard, trop tard, après chaque nouvelle désillusion. Naturellement, ce qui est décrit ici n’est pas directement l’ensemble, mais un schéma de ce qui se produit à tous les échelons.

Comme chacun sait, du reste, il aura attendre le père Chouard pour inventer la maxime selon laquelle le pouvoir corrompt. Le lecteur n’aura pas manqué de noter, en tous cas, que ce petit problème ne s’insère nulle part dans la réflexion de Clément Sénéchal… sauf pour suggérer que les tirés au sort risquent de se faire corrompre. Il y en a qui n’ont vraiment honte de rien.

Voilà le genre de gloubi-boulga qu’il nous sert pour nous tenter de nous divertir : « En creux se dessine dans les revendications des pro-TAS, une méfiance irréductible envers l’engagement : car tout engagement est un mouvement vers la transformation du monde, c’est-à-dire une prise de pouvoir sur sa propre vie et sur la société en général. […] Celui qui s’engage devient suspect de vouloir le pouvoir, son geste contient déjà la corruption de l’âme, l’impureté des intentions. Suivant cette logique, défendre activement l’intérêt général relèverait déjà du conflit d’intérêts. »

Quelle discrétion : les deux mots d’introduction, « En creux » vous annoncent déjà qu’on s’en tiendra au procès d’intention… A fortiori, tous les tris seront bien entendu permis. Ainsi le fait d’en appeler à Arendt pour parler de la banalité du mal chez des gens privés de pouvoir… – quel degré de sottise faut-il pouvoir mobiliser pour oser publiquement une telle incise (comme si le cas Eichmann n’était pas, de notoriété publique, le symbole archétypique du fonctionnaire aussi zélé que disposé à s’en laver les mains) ? – mais surtout pas pour mobiliser le contenu de sa conférence intitulée « Qu’est-ce que la vérité ? » (in La crise de la culture), bref, pour considérer un peu sérieusement l’épineuse question de l’antagonisme entre deux démarches qui sont respectivement celle de la poursuite de la vérité et celle de la poursuite du pouvoir.

 

Un petit détour par le nerf de la guerre

Que reste-t-il à commenter du deuxième chapitre, sinon ce passage qui nous inquiète tous en posant la question de savoir ce que deviendraient les « partis » en tant que groupes promoteurs d’idées, ouverts sur le monde dans un système qui, pour le dire très vite, serait « régi par le tirage au sort ».

Il est certes à « craindre » que ce genre d’idéologies magnifiques que j’ai évoquées plus haut se ramassent la gueule sur le pavé… pour le bien de tous les opprimés. Mais pour cette fois l’argument va chercher un peu plus loin que dans le registre de la justification de la nécessité des idéologies par un idéologue et, comble de réalisme, il tape direct au nerf de la guerre :

« […] si le pouvoir législatif était donné à des citoyens tirés au sort, il est bien évident que les partis disparaîtraient. Ceux de droite muteraient en grands think tanks payés par le capital, jamais avare de moyens financiers quand il s’agit de défendre ses intérêts politiques, des fabriques du consentement peuplées de lobbyistes et d’experts de la fausse conscience. Or personne à gauche, dans les classes populaires, n’a les moyens de financer de telles structures. Le problème, c’est que dans un système où le pouvoir ne dépend plus de la mobilisation collective condensée dans une institution intermédiaire, les militants dispara[î]traient : en effet, on ne demande pas à un militant bénévole, en prise avec une lutte de tous les jours pour reproduire difficilement ses moyens d’existence, de s’engager activement pour une cause alors qu’il n’a aucune chance de participer à la transformation sociale du monde par ses efforts. De fait, seule la partie conservatrice de la société, celle des propriétaires des moyens de production, continuerait à être politiquement mobilisée de façon disciplinée et continue : tout simplement parce qu’elle serait la seule à en avoir les moyens. »

Revenons, allez, juste une fois, sur le fait que les partis politiques, y compris de gauche, n’ont évidemment pas à être perçus comme parties intégrantes de cette « partie conservatrice de la société, celle des propriétaires des moyens de production, [qui seule est] politiquement mobilisée de façon disciplinée et continue : tout simplement parce qu’elle serait la seule à en avoir les moyens. » Pour penser le contraire, il faudrait pousser la mauvaise foi jusqu’à prétendre que ceux qui écrivent les lois, et même les règles de leur propre pouvoir d’écrire les lois, n’ont aucune influence sur les moyens de production, à commencer par ceux de la production et de la reproduction du pouvoir politique – mais ça veut te politiser et te repolitiser les gens.

Ne revenons donc pas sur cet odieux glissement : « à gauche, dans les classes populaires », sinon pour poser cette question : quel niveau d’aveuglement militant faut-il pour n’avoir jamais effleuré l’idée que la « dialectique » du pouvoir selon les grands banquiers, les grands industriels, les puissances étrangères, pourrait les inviter couramment à arroser de bon cœur, d’une manière ou d’une autre (qu’on devine être volontiers très indirecte et d’autant plus sournoise), des partis de gauche ? Existe-t-il, d’ailleurs, un seul militant de gauche, en France, pour ignorer qu’aux Etats-Unis les grandes firmes arrosent toujours à droite et à gauche, ne serait-ce qu’en vertu du sage principe qui vous indique qu’il ne faut jamais mettre ses œufs dans le même panier… ?

Un pouvoir (je reprends la citation) s’appuyant nécessairement, selon cette conception, sur une troupe « politiquement mobilisée de façon disciplinée »… dans la nécessité de mener une guerre électoralo-électoraliste « continue » à ceux qui font la même chose en face, nécessité primant par construction sur la qualité des réalisations communes – idée de toute manière farfelue car il ne s’agit évidemment pas de travailler avec la droite mais seulement contre la droite. Bref, le bon soldat en chef passe son temps à te dire, tantôt que la priorité est inévitablement la guerre électorale car c’est la seule manière d’accéder au pouvoir, tantôt qu’il défend le bien commun d’une partie du peuple alors qu’il est évident que le résultat de la stratégie, même dans l’hypothèse est invariablement un enchaînement de causes et d’effets dont ils ne maîtrise au mieux qu’une grosse moitié tandis que la droite a le pouvoir sur le reste ; un résultat « composite » qu’on devine être bien souvent absurde, sinon simplement antisocial, chose qu’on peut vérifier dans la plupart des cas (j’ai pris la peine d’en proposer pas mal d’illustrations dans les annexes). Et ça, c’est en partant notamment de l’hypothèse que ces acteurs sont des saints… Évidemment, ce monsieur ne va pas non plus te dire en face que pour en finir avec cette course effrénée ne débouchant que sur des composés absurdes, il faut et il suffit d’éradiquer la droite ou, plus exactement, de passer au régime d’un parti unique : le sien.

Une autre chose me turlupine : à nous les cons, les brebis égarées qui ne voulons pas boire le lait du parti, il faudrait quand même nous dire au moins si, pour être de gauche – ou ceci, ou cela, qu’importe (est-ce notre affaire ?) – il ne vaut pas mieux lire Marx (à tout hasard) à la source plutôt que (au hasard) les dépliants du PCF. Et ceux de quelle époque épique, d’ailleurs ? C’est que, pardon, maîtres, ces beaux discours pour enfants auxquels qu’on est en plus réputés ne pas pouvoir comprendre sans un dressage approprié (on avait compris, en tous cas, qu’on ne risquait pas d’y adhérer sans avoir joui d’un dressage certain), ces discours, il y a en plus qu’ils changent tout le temps ! Sur l’Europe, sur l’immigration, … même sur le travail. Pour ne pas dire qu’en quelques décennies, c’est carrément un renversement à 180° sur un tas de sujets qu’on est ainsi sommés en creux de ne pas avoir observé. Bref, quitte à accorder une quelconque valeur à l’idée de la gauche et de la droite, si guide il y a, si chapelle légitime il y a, on devrait s’attendre à trouver là, d’abord et avant tout, des repères qui tiennent dans la durée… Un minimum d’adaptation aux évolutions de ce monde, mais tout de même.

Par ailleurs, bien que d’un point de vue sans doute trop empirique, certes, je dois déjà conclure de cette même affreuse projection qu’il nous fait que je ne sers à rien, du simple fait que je ne suis pas dans la machine à faire élire. Or j’ai personnellement été engagé (y compris avec quelque titre pompeux) dans deux organisations (de gauche) qui ne reçoivent pas un rond et qui n’ont jamais eu l’occasion de faire élire quiconque (faut-il dire que les deux vont de pair ?) ; que je me suis « investi » tout aussi bénévolement dans plus de débats encore sur divers weblogs encore moins subventionnés et tout aussi stériles s’agissant d’amener directement quelqu’un au pouvoir ; que je ne suis pas arrivé là sans lire des bouquins, et que je n’ai pas pour autant considéré, non plus, que je pouvais désormais m’arrêter d’en lire. Bref, je me demande ce que je fous là, moi que personne ne paye pour ça et qui consacre une proportion assez indécente de mes temps « libres » à cette « chose publique ». Ben évidemment, la même chose que vous, vieux vicieux ! Votre problème, pauvres soldats, à part que vous détruisez tout ce que vous touchez, c’est que vous ne pouvez pas concevoir qu’une école de pensée se développe en dehors de vos organisations, quand bien même vous voyez tous les jours ce qu’est une organisation dont le fonctionnement est déterminé par la logique de guerre.

Il est bien évident, pour ne prendre qu’un exemple a priori supposé parler au lecteur, que Frédéric Lordon, qui tient manifestement pas à s’encarter, ne nous est d’aucune utilité. Sinon, tiens, pour aller chercher au-delà de certaines frontières : Simone Weill, qui voulait l’abolition des partis politiques : aucun intérêt. Aristote : pas encarté, poubelle. Rousseau, poubelle. Faut-il vraiment s’abaisser à entreprendre une liste ? Au fait, t’as contrôlé que Mermet avait bien sa carte dans un parti ?

Non content de jouer un rôle actif et efficient dans le filtrage des lectures autorisées et dans celui des lectures conseillées, le parti a donc le toupet de laisser entendre que c’est avant tout à son existence (en tant que tel, donc en tant que machine à faire élire) que les auteurs starisés voient venir à eux le flux provenant de la partie des maigres finances des gueux consacrées à la lecture. Au premier abord, si on prend les grands médias, c’est justement l’inverse : ce sont eux qui t’envoient voter. Quant aux petits, pas tous mais une proportion importante, je dirais que s’ils diffusent, c’est justement pour nous apprendre des choses que les partis ne nous apprennent pas. Tiens, on ne maquera pas de penser à ce cher Ruffin – à part qu’il me désole un peu de le voir encore si attiré par le PG, il faut justement se réjouir qu’il soit journaliste compagnon de route plutôt que dans la direction d’un parti. Ces partis entendent décidemment tout truster – rien à voir avec l’essence du totalitarisme. Mais rien d’étonnant à cela : simple question de justifier son existence et leur volonté de se maintenir dans son être.

Pour finir sur cet aspect, je trouve que la position totalement désespérée de notre porteur de calmants ne se révèle nulle part mieux que dans cette contradiction : en somme, ce monsieur qui fait semblant de nous vendre du socialisme est entrain de nous dire qu’il n’a pas confiance dans la volonté et la capacité des gueux de créer et de gérer leur propre travail librement, et de s’organiser et de s’unir librement pour soutenir ou infléchir le produit et les conditions de travail des autres ! Arf. Ça me rappelle deux femmes responsables et élues locales du PCF qui n’avaient jamais fait un boulot normal, qui tombèrent de haut en apprenant que mon patron me laissait travailler à la maison, sans caméra, sans pointeuse, organiser mon travail très librement, et que dans la boîte, on décidait presque tout ensemble. Hiérarchie au travail comme dans le parti. Voilà donc la gauche ? Au secours. Merde, quoi : quand on a un irrépressible penchant stalinien, est on obligé de l’étaler dans une contribution pour une supposée refondation démocratique ?…

 

Pause

Je suis bien conscient qu’après vingt cinq pages bien serrées on n’a pas été bien loin dans la réécriture de la constitution… Je me suis toutefois appliqué à pointer quelques gros nœuds coulants, doutant fort qu’on puisse faire l’impasse dessus. Et je finirai en essayant d’en identifier quelques autres, ainsi que quelques fausses pistes qu’il me paraît important d‘évacuer.

Si ce propos était une simple réponse à celui de M. Sénéchal, nous n’en serions qu’à l’abord du troisième chapitre, quoique j’en aie à peu près fini avec ses si maigres « pistes » et bien que j’aie pioché quelques points clés ailleurs. Mais je n’ai pu me résoudre à ne pas en passer par là. Il y a un moment où il faut en arriver à mettre le nez dans sa merde… quitte à devoir obtenir un coup de main, sans quoi on peut jouer à débattre avec l’assurance de n’aller nulle part ensemble. Tout ça est extrêmement pénible, oui, je sais. La vie n’est pas facile.

Maintenant, cela n’enlève justement rien au fait qu’il existe de profonds désaccords sur toutes choses ou presque, et qu’en politique, le résultat est souvent pire, même, sur l’échelle de d’absurdité, du moins, que si l’on avait suivi l’une ou l’autre voie – j’ai donc au moins un point d’accord avec M. Sénéchal, celui-ci, et je conviens qu’il s’agit d’une question très importante dès lors qu’on parle de l’Assemblée, donc des conditions de la délibération.

Il faudrait en tous cas avoir très mal compris de quel sujet on parle ici pour s’imaginer qu’on puisse si facilement n’en point parler, de nos profonds désaccords, allant si nécessaire jusqu’à merdre les deux mains dans la merde, dans le vomi et dans le sang, ceux qui ont coulé et qui coulent encore, le premier but du « jeu » étant d’éviter de reproduire tant d’horreurs… et d’en déduire qu’il n’en est pas un, de jeu.

Que la poursuite de la liberté est une entreprise de tous les dangers, de tous les instants, de tous les tourments de la remise en question. Rédigeant ce message, je découvre la seconde supplique que Judith Bernard a rédigée en soutien du tirage au sort, au moins en partie dans le cadre du mouvement m6r (18). Un message à nouveau si bienveillant, si simple, si court, si dénué de dépit, de points noirs, même lorsque elle évoque un référendum finalement volé, quelque révolution colorée qui ne dérange sans doute guère la « politique » de l’empire, pour ne pas dire le contraire, ou encore lorsqu’elle soulève la question de la place d’un politicien confirmé dans un tel processus.

Nul doute que cette femme est bien assez intelligente pour se porter volontaire dans un tirage au sort. Nul doute qu’elle soit pétrie de liberté. Nul doute qu’elle soit courageuse, rien qu’à voir le fait qu’elle a pris sur elle de défendre (si justement et si brillamment) un certain Jean Bricmont et sa collègue qui l’interviewait, contre une attaque (si faible) de leur propre éditeur, Daniel Schneiderman. (19).

Je doute, par contre, qu’on l’ait souvent vue sur les pages du forum d’Étienne, cette Judith, voire qu’on l’y ait vu une seule fois, manifester ses analyses sur le sujet qui nous concerne, depuis dix ans qu’on y prospecte. Mais qu’importe : bien sûr, à chacun son rythme, le cadre de discussion qu’il se choisit et les réseaux qu’il voit à sa porte (20).

Le problème, par contre, c’est que Judith Bernard nous invite ces jours-ci à suivre sa voie en rejoignant le mouvement m6r… et en croisant les doigts : elle sait très bien elle-même ce que ce cadre a d’a priori antagoniste avec la dynamique que semble impliquer notre préalable commun.

Je me pose, de ce fait, deux questions assez fâcheuses à son égard, questions qui ne la visent pas spécifiquement, bien sûr, mais qu’il me faut en tous cas me résoudre à poser quitte à plomber (là encore) l’ambiance ici ou là. Deux questions qui, naturellement, sont en partie liées.

Premièrement : a-t-elle conscience du fait qu’elle joue probablement, suivant cette démarche, le rôle de énième râteau électoraliste, qu’elle succède à tant d’autres s’agissant d’offrir un très beau chant de sirène à des gens qui peinent à s’accrocher à leur résolution de concentrer sur les moyens du changement de paradigme que l’on sait ?

Secondement : dans quelle mesure cette audacieuse tentative de faire ainsi le grand écart, pour ne pas dire ce toupet de nous faire, ô sacrilège, le coup de la der des der, répond-t-elle à une impatience toute gratuite, je veux dire, désintérée du besoin, si naturel pour tout humain comme pour tout papillon, d’aller prendre la lumière à l’endroit le plus rapidement accessible et le moins durablement satisfaisant qui soit : sous les feux de la rampe ?

 

Deux conceptions radicalement antagonistes de la légitimité

« Applaudi, il eut ce propos : Faites attention avec les applaudissements, ils me transforment. […] l’applaudi, […] confiant dans cette sorte de suffrage non sollicité, va bien volontiers accepter de croire qu’il le mérite […] et si l’expérience se poursuit et se répète, [il] va bien vite se croire meilleur que la salle, plébiscité, donc supérieur. […] se croire excellent, quand il n’est que craint. […] Si j’ai été élu par 10 millions de personnes, c’est bien que je le mérite, se dira-t-il, sans même réfléchir au fait que les électeurs n’ont pas d’autre choix que d’élire ou se taire, et que s’ils élisent, c’est comme ci comme ça, sans grande conviction parfois ; il ne réfléchira pas non plus au fait que les modestes jamais ne se présentent, même si leurs compétences sont immenses, supérieures aux siennes … ni au fait que des citoyens […] n’ont pas les sous pour mener campagne, ni n’ont l’orgueil nécessaire pour nourrir le sacrifice de trente années passées à grimpi[ll]onner au sein d’un parti puissant. […] Ainsi l’élu, qui se croit légitime, n’est il grosso modo que le fruit d’un déséquilibre des forces au sein de la citoyenneté […] Et si partant de cette illusion il se présente en commandeur, de ceux qui parlent pédagogie quand ils sont contredits par le peuple, alors […] il entre dans la confrérie des dictateurs renouvelés cycliquement via l’élection. » (Gentil virus, IIIe millénaire.)

Comme tous les thuriféraires de l’élection, Clément Sénéchal pense énoncer une évidence, pour ne pas dire une vérité absolue, en disant (voir notamment son chapitre 9) que la légitimité politique conférée par l’élection est supérieure à celle conférée par le sort, voir qu’elle est la seule qui vaille.

L’exergue de ce chapitre m’épargnera de faire un long discours pour rappeler à quoi tient, en réalité, cette légitimité politique à laquelle ils se vouent. Elle nous rappelle, en particulier, qu’au demeurant un tas de gens non élus car non présentés auraient pu être tout aussi légitimes et peut-être bien plus encore si seulement on les avait présentés. Peut-être faudrait-il assortir la partie centrale de ce propos de quelques observations tant cette épure, pour aller à l’essentiel, est concise. Il convient déjà de noter que cette légitimité toute plébiscitaire n’est obtenue d’abord qu’auprès d’un petit nombre de gens, avant de susciter, sinon de lui fabriquer de toutes pièces, d’autres caisses de résonance, de plus en plus grandes – le monopole de l’initiative étant conservé à chaque étape.

Comme on l’a expliqué plus haut, la stratégie consiste à s’appuyer sur un parti ou quelques partis pour pouvoir obtenir une majorité à l’assemblée, un effectif soutenant d’une seule voix une proposition donnée, déjà fixée, déterminé hors de l’assemblée, et essentiellement non négociable par l’assemblée. Or n’importe qui peut observer que l’effectif d’un parti, même le plus gros, est toujours dérisoire comparé à la population des citoyens. Autrement dit, à première vue on fait paraître une proposition comme si elle était majoritaire dans la population alors qu’elle n’est que majoritaire au sein d’un parti. Pire, comme nous l’avons également noté, même au sein du parti la délibération est très rare ; à tous les étages, nous sommes essentiellement dans le plébiscite. Naturellement, le parti en question se prévaudra de la bénédiction électorale accordée, mettons, par une majorité de la population, toute comme ses chefs et ceux qu’il investit se prévaudront du plébiscite des militants. Mais les partis ont de fait le monopole des propositions, et au sein des partis, une faible proportion des adhérents le détient. En somme, cette légitimité dont ils nous parlent donc n’est au demeurant rien d’autre que le produit d’une série de prises d’otages opérés par les plus habiles ; elle sanctionne non pas tant des idées, des programmes, que la faculté de savoir se servir des gens et de toutes sortes de moyens, matériels, symboliques, pour accéder au pouvoir. C’est un plébiscite permanent sur fond de guerre permanente.

A supposer qu’elle se fonde aussi sur les idées, cette guerre – hypothèse tout de même très raisonnable, qui ne doit évidemment pas être jugée directement à l’aune de l’absurdité courante des résultats, qui sont ceux de des actions combinées et imbriquées, sur la durée, de toutes les puissances en jeu – la grande question est de savoir si ces idées sont plutôt celles qu’on a emprunté aux gens parce qu’elle correspondent vraiment à des aspirations qui sont celles d’une majorité des gens, ou d’une proportion relativement importante de la population, ou plutôt celles qu’on a inculqué aux gens pour les faire acclamer des chefs de guerre. Naturellement, s’il y a sur ce point une chose de sûre, c’est que la réponse à cette question ne peut pas s’apprécier « en statique » et demande d’observer l’évolution des choses dans une durée relativement longue. Mais sauf à parler pour ne rien dire, il faut pourtant trouver un moyen de le juger dans le temps de l’action. Je ne vois pas d’approche simple pour permettre de répondre à cette épineuse question, à part celle que j’ai suivie précédemment, qui consiste, en somme, à répondre à la question : quel est le mobile du crime ? A supposer que les dirigeants des partis et ceux des autres organisations de masse soient la bienveillance même, qu’est-ce qui détermine leur pensée ?

Ce que je vois, pour commencer, c’est qu’ils se tapent tous la revue de la grande presse chaque matin. Pour s’entendre parler de l’agenda. Qui fixe l’agenda, sinon des gens qui vivent de la guerre électorale, par et pour la logique électoraliste ? D’autres, plus puissants, dont ce cinoche voile les intérêts et les combines ? Ce serait pareil en pire. « Nos » dirigeants sont écrasés par le temps court de « la vie politique ». Quand il ne s’agit pas simplement d’une logique électoraliste qui tourne en rond, de quoi s’agit-il donc ? Ah, des guerres, « les vraies ». Toutes ces guerres. Et bien il faut prendre parti, et vite. C’est comme ça qu’on a eu les munichois et les anti, les communistes qui éradiquent les anarchistes en Espagne, et qu’on a les européistes qui ferment les yeux sur le néonazisme en Ukraine, ou encore les antisionistes catalogués à l’extrême droite (entendez : antisémites) par la gauche propre.

Et puis, tiens, au hasard, les « négationnistes du climat ». Je serais curieux de savoir ce qu’il se passera dans la tête de tous ces dirigeants, notamment ceux de gauche (ne parlons pas d’EELV) quand ils découvriront, chacun à tour de rôle, l’arnaque globale à laquelle ils ont activement participé. Et surtout quand il seront ainsi amenés, tôt ou tard, à se poser la question de savoir si, dans leur position, ils peuvent se permettre de commencer à chanter un tout autre refrain aux foules – ici, la division et l’opposition des partis prend une saveur délicieuse, puisque, dans un premier temps, chacun de ces parieurs devra se poser cette cruelle question en partant de l’hypothèse que lui et son parti seront à peu près seuls au front (Solidarité et Progrès dit ça depuis de nombreuses années, mais bien sûr ils ne comptent pas, ce sont des fanatiques, et même des mangeurs d’enfants). Car il s’agit surtout d’avoir l’air raisonnable. Raisonnable pour la cause : on ne peut simplement pas se permettre de traîner d’énormes gamelles quand on doit veiller à ne pas discréditer avec sa propre personne, avec son parti, le cœur du projet qu’on défend.

Sans aller jusque là, chacun voit le raisonnable à sa porte quand il s’agit, donc, très généralement, de bricoler l’organisation du travail. A la place des travailleurs. Ah, l’UE est une putain de machine de guerre économique, mais vous savez, il faut « faire l’Europe », encore et encore : tous seuls on ne tiendra pas face à la concurrence… des « BRICS ». Tiens, et ça se dit internationaliste… En sortir ne fait d’ailleurs pas un programme… Et puis il faut bien partir de ce qu’on a – tant pis si c’est un empire et si l’empire, par essence, ne connaît que la logique du pouvoir pour le pouvoir, le grossissement sans fin, le pillage, l’oppression, et pas la marche arrière.

Raisonnable, quand bien même on se dit ou on se croit révolutionnaire. On trouvera toujours de superbes opposants pour s’opposer à un Pétain sur maints dossiers « sociétaux » tout en restant bien sage, bien « raisonnable », s’agissant de voir si on compose avec le fait accompli d’une invasion nazie ou si au contraire, la raison vous dicte de commencer par refuser de partir d’un tel compromis.

Il y a, oui, une conception de la légitimité qui consiste à se targuer de penser comme la majorité, une majorité plus ou moins résignée et gavée de propagande, pour ne pas dire la majorité visible, l’image majoritaire. Il y en a une toute différente, de conception de la légitimité, qui part du principe qu’il ne s’agit précisément pas de ratisser ce qu’on croit trouver sous le regard de la télé mais de concevoir un projet qui soit bon et viable pour le peuple, non pas du tout en bâtisseur d’empire qui entendrait créer un homme nouveau mais parce que c’est ce que voudrait le peuple bien qu’il ne puisse l’exprimer visiblement. Mais ne sautons pas à pieds joints pour autant.

Pour commencer, n’oublions jamais, face aux indéboulonnables porteurs de micros électoralistes, que ce n’est précisément pas l’élection qui a fait de Gaulle ou Robespierre, mais un type de sélection qui, à l’inverse au demeurant, vous offre énormément à perdre et très probablement rien à gagner.

Une remarque tout aussi rapide, ensuite, quant aux mass média : chacun sait combien leur filtre est décisif. Or s’il s’agit de s’en affranchir, on peut déjà observer qu’une désignation par tirage au sort l’élimine entièrement, tandis que le problème subsiste, presque inchangé, même dans le cas d’une élection sans candidature.

Mais ce versant de l’analyse, pour gigantesque qu’il soit, ne fait au mieux qu’une moitié de la démonstration suffisante. Sauf erreur, c’est à Aristote que nous devons l’autre moitié.

Comme le note Clément Sénéchal, il existe deux conceptions très différentes de la représentation, dont l’une suppose la « similarité » des gouvernants et des gouvernés : selon cette conception, est « représentative » une assemblée qui ressemble au peuple. Évidemment, il faut bien déléguer la plupart des fonctions. Mais le dilemme a été résolu depuis fort longtemps, grâce au principe de la rotation des charges : les citoyens doivent pouvoir être tour à tour gouvernants et gouvernés. Un principe qui devient, ici, non pas une espèce de « plus » mais une condition fondamentale, qu’il s’agit donc d’observer quoi qu’il advienne.

Bien sûr, on sera tenté de réduire ce principe au désir utopique que tout le monde ait sa chance de gouverner un jour, mais ce serait ne pas voir le plus important : la seule manière de s’assurer que les gouvernants prendront des orientations qui satisfont les gouvernés est de faire en sorte que les premiers reprennent ensuite la condition des seconds. Ceci quoi qu’il advienne. Non pas parce qu’ils n’auront pas été réélus (c’est-à-dire, dans un univers idéal, parce qu’ils n’auront pas satisfait les gouvernés), mais de toutes manières, quoi qu’il advienne. Sans quoi on perd justement le point essentiel, qui est l’assurance que les gens qui définissent les orientations politiques, notamment en faisant les lois, sont contraints de le faire avec la certitude qu’ils y seront eux-mêmes bientôt soumis au régime qu’ils imposent à ceux qu’ils gouvernent. Nous avons donc là, en réalité un fondement de la légitimité qui n’est pas seulement différent mais qui est tout à fait contraire à celui de la légitimité qu’implique le régime électif.

En particulier, donc, si tirage au sort il y a, il s’agit de ne tirer au sort que parmi les volontaires, ceux qui se présentent (le « tout venant » est encore quelqu’un qui vient, comme celui qui, à Athènes, se présentait de bon matin au tirage au sort des jurys populaires). Évidemment, même l’auteur et la pourtant curieuse logique qu’il manie notamment dans son chapitre 4) n’iraient pas en conclure que ce serait là une flagrante violation du droit des « passéistes », de ceux qui ne se sentent pas l’envie ou le courage de se porter volontaires, « de participer à l’exercice du pouvoir, à égalité avec les autres ».

 

Le « droit à gouverner » ???

« Le problème, c’est que dans un système où le pouvoir ne dépend plus de la mobilisation collective condensée dans une institution intermédiaire, les militants dispara[î]traient : en effet, on ne demande pas à un militant bénévole, en prise avec une lutte de tous les jours pour reproduire difficilement ses moyens d’existence, de s’engager activement pour une cause alors qu’il n’a aucune chance de participer à la transformation sociale du monde par ses efforts. »

Ce que l’auteur ne rappelle pas, pour commencer, c’est que la jouissance de ce droit à « participer à l’exercice du pouvoir » est réservée, en pratique, dans le cadre du système électif, à ceux qui se soumettent à une quantité considérable de contraintes arbitraires, définies et appliquées souverainement par des appareils qui ont excessivement peu de comptes à rendre aux citoyens, appareils que l’auteur désigne discrètement comme des « institution[s] ». Qui écrit les statuts des partis, et qui en contrôle l’application ? Sans parler des délicieux détails de la pratique, est-ce au moins réputé intéresser le peuple ? Où a-t-on vu, dans « la loi française » (cela devrait plutôt relever de la loi organique sinon de la constitution) que les statuts des partis devaient être un peu démocratiques (sans parler de l’être extrêmement), justement au nom de l’égalité susdite et du fait que « les partis politiques concourent à l’expression de… » – formule qui devrait évidemment s’entendre comme un devoir et non pas seulement un droit (accordé aveuglément à un cartel de personnes morales, beurk) ? Il n’y a déjà à peu près rien, à ce sujet, concernant le fonctionnement des émissions d’information politique ou de débat politique sur les chaînes télévisuelles et radiovisuelles du service public.

Où a-t-on vu des tribunaux poursuivre tel ou tel dirigeant de parti pour violation caractérisée de telle clause des statuts du parti ? Mme Le Pen peut-elle poursuivre quand il s’agit des statuts du PCF ? M. Laurent lorsqu’il en va de manœuvres internes au FN ? Quelle association reconnue d’utilité publique peut se porter partie civile ? Mais nous avons déjà abordé le même problème par l’autre versant, et constaté sans surprise que l’auteur considère ouvertement la question du fonctionnement des partis comme une question qui les regardent, eux, et pas « la loi française ». J’avais alors conclu que, de toutes manières, c’est prendre le problème par le mauvais bout car la seule loi du parti est nécessairement : « tous en ordre de bataille ».

Quand le Conseil national du PG décide souverainement, en bonne application des statuts, de dissoudre une fédération ou d’exclure un ou plusieurs membres du parti, il ne reste plus aux éjectés que le droit de rejoindre un autre parti ou d’en monter un autre. Allant ainsi créer et recréer de l’inégalité politique et sociale ailleurs. En attendant, le militant n’a de droit que celui de se crever le cul à composer avec des règles écrites sans lui, appliquées à peu près hors de son contrôle, sans aucune garantie que son action servira « la cause » telle qu’il la conçoit ni, plus accessoirement, qu’il pourra lui-même exercer une quelconque responsabilité ni comme élu ni en interne. Mais notre auteur, justement, feint de croire, quand ça l’arrange, que le problème est celui de l’égalité des chances d’exercer le pouvoir alors que, dans l’immense majorité des cas, le militant, le partisan, tout comme le citoyen non encarté, n’a aucune envie de l’exercer ou, plutôt, il n’en aurait aucune s’il pouvait constater que ceux qui l’exercent honorent et font avancer « la cause ».

Mais là où la logique de ce monsieur laisse le plus visiblement à désirer, c’est lorsqu’il évoque la perspective de la perte d’un « droit à accéder au pouvoir et à gouverner à l’ancienne » pour les membres de cette pauvre aristocratie élective par hypothèse déchue. En suivant son raisonnement, on n’aurait pas dû abolir la monarchie et les privilèges de la noblesse, chacun de ses membres étant désormais réduits à devoir « attendre patiemment que l’infime probabilité d’être désigné par » l’élection « n’advienne ». Un scandale, « une grave entaille portée au cœur même de l’Etat de droit » (violons). Pire, il faudrait croire que c’est « dangereuse réduction des libertés publiques »… de tous.

S’est-il un peu rendu compte du ridicule de cette formule : « Or si les députés sont tirés au sort, un citoyen qui veut devenir député ne pourra rien faire d’autre que d’attendre patiemment que l’infime probabilité d’être désigné par le sort n’advienne. Mais il lui sera de fait interdit de concourir activement pour exercer cette charge, de se présenter au suffrage. » ? D’abord, selon l’approche, on pourra déjà dire que c’est faux, que c’est un contresens d’opposer ces deux sentences, car, précisément, il serait enfin permis à tous les volontaires « de concourir activement pour exercer cette charge, de se présenter au suffrage ». Ensuite, même les gens aussi nuls en maths que ce monsieur devraient trouver fort curieuse sa manière asymétrique d’invoquer les statistiques, car : 1) d’un point de vue strictement mathématique, il saute aux yeux que le tiré au sort et l’élu ont exactement la même chance d’être sélectionnés ; 2) en pratique, dans le système électif, il existe une énorme inégalité de chances de l’être, ce qui signifie que pour beaucoup de gens la probabilité de l’être est infime à la puissance trois, quatre, douze…

Non seulement les plus pauvres, les moins experts, les moins habiles avec le langage, mais aussi tous ceux qui refusent de cautionner, en y « concour[ant] activement », un système dans lequel le seul moyen de faire monter des idées est de prendre soi-même le pouvoir pour les y amener, quand bien même c’est un système de sélection où il n’y a qu’à choisir entre écraser les autres pour imposer sa volonté et suivre docilement les ordres de gens dont absolument rien ne garanti qu’ils serviront « la cause » comme ils le prétendent ; un système où il faudrait se résoudre à composer avec l’arbitraire des mass média pour seulement espérer parvenir en position de le renverser ; un système où il faut se faire élire président pour renverser le régime de la présidence ; etc. Tous ces gens, eux, n’ont aucune chance de gouverner et, surtout, aucune chance de voir leurs idées gouverner. Or c’est précisément le pendant du fait que, pour d’autres, le clan des marchands de rêves, des faiseurs de promesses intenables, le clan des moins scrupuleux, des gens qui, en un mot, délaisseront leurs idées s’il le faut pour continuer à monter sur l’échelle du pouvoir, la probabilité de gouverner est forte. Un « droit » que l’auteur entend bien continuer à leur voir assuré, raison pour laquelle il s’offusque à l’idée qu’ils n’aient plus à compter que sur une chance infime à la puissance première…

 

Un droit d’entrée à la constituante, et puis quoi encore ?

Mais ça encore, c’est pour ceux qui auront lu tout du long. Le résumé introductif est, lui, carrément malhonnête sur ce sujet, et ce sur toute la ligne : « La vision maximaliste du conflit d’intérêts qu’on trouve à la source [des] justifications [du « TAS » – quelle révérence, il eu été tellement plus long d’écrire chaque fois « tirage au sort » en entier »], selon laquelle un être humain engagé dans la chose politique se trouverait automatiquement en conflit d’intérêts s’il lui était autorisé d’accéder au pouvoir législatif, implique une dégradation profonde de l’Etat de droit dans la mesure où elle met en cause a) l’égalité devant la loi (si vous êtes engagé politiquement vous êtes interdit de participer à l’édification de la loi) b) le droit des citoyens de se présenter au suffrage et de concourir activement aux charges politiques – tout en remettant d’ailleurs gravement en cause le droit d’association (puisque l’appartenance à l’une d’elle pourrait devenir un motif de destitution des droits civiques – ce qui relève de la sanction pénale !) »

Un résumé proprement délirant. Sans revenir sur ce qui a été dit, on notera que le a) et le b) sont purement mensongers. Au mieux, ce faux constat résulte d’une concaténation très abusive entre les cas distincts du pouvoir législatif, d’une part, et du pouvoir constituant, d’autre part (distinction que l’auteur respecte dans son chapitre 4). Le seul « conflit d’intérêt » invoqué à ma connaissance est celui de gens qui définissent dans la constitution des pouvoirs qu’ils vont exercer eux-mêmes et n’y prévoient pas certains contrôles de ces pouvoirs (d’autant moins quand ils en ont déjà exercé de pareils). Au demeurant, cela n’a strictement rien à voir avec le fait d’être « engagé politiquement », pas même au sens de la conception odieusement réductrice de l’auteur, qui se résume à la condition d’encarté dans un parti.

Mais en réalité, l’accusation est totalement vaine, y compris dans le cas de la constituante, bien qu’elle soit justifiée par certains propos trop boiteux de quelques partisans du tirage au sort (de la constituante) qui, un peu trop dilettantes à mon avis, se seraient laissés aller à suggérer quelque mesure expéditive pour n’avoir simplement pas eu l’occasion de se faire le raisonnement suivant.

Imaginez justement que l’on souhaite écarter de la constituante les actuels élus, mais aussi, pour la même raison, les anciens élus et les futurs élus. Une première question évidente est de savoir quelle limitation de durée on se fixe : untel n’exercera que dans dix ans, untel n’exerce plus depuis cinq ans mais il a « une mentalité d’élu », etc. On sent bien que, quelle que soit la réponse, elle sera très arbitraire. Une autre question évidente est celle de savoir comment on va éviter que la constituante soit envahie par les porte-serviettes de ceux qui ont un pouvoir personnel très important, notamment financier. Donc non pas seulement des prête-nom plus ou moins obscurs d’élus, ex-élus, futurs élus, mais aussi, bien sûr, ceux d’autres profils que l’on songerait sans doute à écarter en priorité : par exemple, les gros industriels de l’armement, de l’édition, qui ont fait tant de business avec l’État. Seulement, il suffit justement de poser la question pour saisir immédiatement que toute tentative de régler le problème par des mesures d’exclusion expresses mènerait à une liste interminable de mesures de plus en plus arbitraires et aveugles.

Or pourquoi se lancer dans une chasse au sorcières délirante alors qu’il suffirait justement de compter sur les vertus du tirage au sort ? Il réduira mécaniquement, statistiquement, la représentation de tels intérêts particuliers à une proportion voisine de celle des intéressés dans la population, autrement dit à pas grand-chose, pourvu seulement que les citoyens ordinaires, les pas spécialement riches, les désillusionnés des partis, etc. fassent l’effort de se porter volontaires. On peut toujours commencer par désespérer en partant du principe qu’ils ne vont pas beaucoup se bouger. Mais avant de rentrer dans ce débat, on peut et on doit noter que, par construction, le tirage au sort leur offre réellement la possibilité d’une représentation équitable, et que, de toutes manières, la volonté ne se commande pas, de sorte qu’ils n’ont rien de mieux à espérer.

Autrement dit, le tirage au sort, loin d’être un prétexte pour écarter quiconque arbitrairement de l’Assemblée constituante, est au contraire le plus sûr moyen de s’assurer qu’il ne soit pas nécessaire de le faire.

Et si les non encartés, ceux qui ne sont les porte-serviette de personne ni les prête-nom de personne, soit l’immense majorité des citoyens, se retrouvaient une fois de plus, malgré le tirage au sort, à devoir subir une représentation majoritairement composée de gens qui ne leur ressemblent pas, en particulier de porte-parole des partis envoyés par eux « bourrer les urnes », alors, pour le coup, ils n’auraient plus qu’à s’en prendre à eux-mêmes, à leur propre manque de volonté, lequel se traduirait notamment par une incapacité manifeste à s’organiser politiquement en dehors des partis classiques (au sens de machines à faire élire).

 

Le droit d’association comme prétexte de la guerre électorale

Mais d’après M. Sénéchal, c’est moi qui « nie [la] capacité [des classes populaires] à s’organiser politiquement, [en] préférant l’usage de la force muette contenue dans l’arbitraire du tirage au sort à la formation de collectifs politiques cohérents;.

C’est un nouveau contresens complet que vient masquer le coup de la confusion entre « collectifs politiques cohérents » (et autre droit d’association), d’une part, et machines à faire élire, d’autre part.

Bien au contraire, je souhaite plus que tout encourager l’action collective politiquement cohérente. Non pas en la découplant du pouvoir, bien évidemment. Mais en lui offrant un mode de représentation (c’est-à-dire un débouché en termes de pouvoir) qui ne la condamne pas d’emblée à se corrompre pour les besoins de la guerre électorale et de la logique électoraliste, et à s’écarter ce faisant de ce qui motivait la réunion : la défense d’idées communes sinon d’un programme commun.

Curieusement, M. Sénéchal et ses pairs ont toujours l’air de croire que le meilleur moyen, voire même le seul moyen possible de promouvoir des idées, de s’unir collectivement pour les porter, est de le faire via des organisations dont la raison d’être est également, pour ne pas dire avant tout, de faire élire des gens. De consacrer des gens et non pas seulement des idées. S’imposer ce mélange des genres, des fonctions, n’est-ce pas pourtant, justement, prendre le risque de corrompre l’entreprise de promotion des idées ?

Tout aussi curieusement, ils ne semblent pas croire, ou pas comprendre, qu’un représentant peut très bien s’approprier les idées promues par un collectif, et les défendre, sans avoir aucun besoin de s’encarter où que ce soit. Pour commencer, si d’ailleurs il s’encarte lui aussi dans telle association politique, c’est au demeurant pour aider à promouvoir une idée ou un programme. Qu’il le fasse, en réalité, pour trouver une foule de larbins qui le feront élire ou pour faire le larbin portant l’élection d’un autre, on ne voit pas bien le rapport, M. Sénéchal. Sauf, justement, pour ceux qui ne peuvent concevoir qu’un représentant ne soit pas élu, donc investi par un parti politique.

Tout aussi curieusement, les militants sont obsédés par la nécessité de faire grossir l’effectif du parti, comme si cela allait mécaniquement revenir à fédérer de plus en plus de gens autour d’un ensemble d’idées. Or il ne me paraît pas du tout évident que, s’agissant de la taille de l’effectif et de son évolution, les deux types de motivations aillent généralement dans le même sens. C’est du moins l’illusion typique du partisan qui voit pourtant les dirigeants s’affronter tout en étant en désaccord manifeste entre eux au sujet de telle ou telle idée. On déplorera la division et on refera la prétendue synthèse, mais ce sera précisément pour les nécessités de la guerre électorale, alors que si désaccord il y a sur une idée importante, on peut tout aussi bien en conclure qu’il n’y a justement pas à déplorer la division mais à se demander pourquoi cette auberge espagnole devrait à tout prix « rester groupir ». Tandis que des gens qui partagent une même idée se retrouvent les uns dans tel parti, les autres dans tel parti concurrent, les autres dans aucun parti.

Ce énième discoureur de la der des der, qui aligne les formules obscures autant que les promesses intenables, n’a plus guère qu’à nous supplier de croire que « les partis ne sont pas tous les mêmes » (on n’avait pas remarqué). Seulement – et pour ne pas revenir sur tous les énormes désaccords que j’ai avec la stratégie du sien et même avec son idéologie (ce qui, après tout, ne regarde peut-être que moi) – j’ai la dérangeante impression que la propension d’un parti à trahir varie de manière à peu près proportionnelle à sa faculté à faire élire ses membres.

Pourquoi un tout petit parti, qui n’a ni élu, ni financement public, ni l’espoir d’en obtenir à moyen terme, aurait-il encore besoin de trahir ses idées ou de travestir son programme, si c’est justement sa seule raison d’être que de rassembler des gens autour d’idées communes ? Je ne dis pas qu’il n’y a pas aussi, même dans ces groupuscules, de fieffés pervers narcissiques, de sacrés mégalomanes, je dis que si c’est bien le cas, ça n’est justement pas, au demeurant, un critère distinctif.

Pourquoi un candidat s’acharne-t-il à se plier, avec une ferveur à peine mâtinée de contestation, à la « raison » de la mondialisation, de l’impérialisme « atlantique », de l’européisme, de l’antiracisme aveugle ou de l’écologisme débile, si ce n’est pour passer immédiatement pour raisonnable auprès du plus grand nombre ? Pour faire bientôt de son parti un « parti de gouvernement » ou pour le maintenir dans ce statut. Or il suffit de remonter un peu dans l’histoire pour conclure que ces postures n’ont absolument rien à voir avec ce qu’ont pu être il y a encore quelques décennies les grandes lignes des partis qui se disaient socialistes, en particulier, sans parler de l’internationalisme. Constat qui amène naturellement à se demander s’il reste encore le moindre substrat de socialisme sous cette pensée unique et ce faux populisme.

Ne parlons pas de la prétendue supériorité de ces organisations s’agissant d’avoir une opinion éclairée et de savoir s’opposer aux baratins des lobbyistes : pour les plus grandes organisations, la seule question qui se pose est de savoir s’il y a plutôt qu’elles attirent de plus en plus de feignants satisfaits, de couards et d’irresponsables à mesure qu’elles deviennent incapables de changer quoi que ce soit à la marche des choses et de s’opposer à quoi que ce soit de dominant ou s’il c’est plutôt quei les apparatchiks deviennent des feignants, de couards et des irresponsables à force d’évoluer dans un milieu si confortable intellectuellement… A quoi on répondra, bien sûr : les deux, mon capitaine.

Quand bien même il s’agit, comme pour tout un chacun, de reprendre les idées des autres, on ne s’étonnera pas non plus qu’à part s’enfoncer dans le conservatisme elles se font bien plus le relais de scoops terrifiants issus des délires scientistes des comités d’experts, notamment ceux des institutions supranationales, que de ceux des donneurs d’alerte dignes de ce nom, des gens qui défendent des idées réellement inconfortables. Bref, il y a sérieux et sérieux.

A en juger, du reste, par la qualité de la prestation de notre « ami », qui, si j’ai bien suivi, a été nommé animateur du mouvement « m6r », du moins de la commission en charge des questions institutionnelles du parti qui a lancé ce machin où il reste tout à faire, on a là, à l’évidence, un énième exemple de ce qui reste jusqu’à nouvel ordre un travail de cochon. Très insuffisant et pas de bonne foi quand il s’agit de critiquer et, surtout, parfaitement nul s’agissant de proposer. Ça promet. Encore un qui nous assure que « l’intendance suivra ». Ce qui me paraît d’ailleurs être un comble pour quelqu’un qui ne conçoit lui-même une assemblée que comme un machin capable de trancher entre quelques propositions déjà figées, mais pas de délibérer en partant d’une feuille blanche. C’est donc bien parce que mon propos ne se résume pas, loin de là, à une réponse à ce monsieur qu’il s’abaissera volontiers à considérer la question de la responsabilité.

 

Ce fameux mandat

« Cela pose néanmoins un problème de responsabilité. De quoi un individu tiré au sort peut-il bien se sentir responsable, puisqu’il n’a de comptes à rendre à personne et que le hasard, sauf si l’on est croyant ou superstitieux, ne demande jamais rien en retour ? De quoi se sentira-t-il responsable puisqu’il n’a ni programme, ni camarades politiques, ni électeurs à respecter ? Il ne doit rien à personne et sera mis dans une situation de pouvoir parfaitement favorable à l’éthique du mercenaire. »

On avait compris depuis longtemps que Clément Sénéchal, réchauffé par le soutien dont il pense bénéficier de la part d’un « collectif », ne craint pas le ridicule. Pourtant, on tombe encore de haut lorsqu’on lit que le tiré au sort, contrairement à l’élu, serait « mis dans une situation de pouvoir parfaitement favorable à l’éthique du mercenaire. »

Chacun sait qu’un mercenaire est quelqu’un qu’on n’envoie jamais faire du dégât là où vivent ses parents, ses enfants, ses amis, ses collègues – selon le même principe (scrupuleusement appliqué par le régime nazi) le CRS qui vous cogne et vous asperge de gaz dans une manif est tours un type qui vit loin d’ici. Bref, à part que la formule « l’étique du mercenaire » est conçue pour frôler l’oxymore, le principe premier de mobilisation du mercenaire, celui qui lui permet d’exécuter des ordres impitoyables, est évidemment qu’il le fait dans un endroit où il sait qu’il ne vivra jamais.

On va donc répéter, pour les malentendants, le mécanisme fondamental qui est au principe de similarité/i>; des gouvernants et des gouvernés comme base de la légitimité démocratique (au regard de laquelle celui de la rotation des charges est un moyen vital, et non une fin en soi) : « la seule manière de s’assurer que les gouvernants prendront des orientations qui satisfont les gouvernés est de faire en sorte que les premiers reprennent ensuite la condition des seconds. Ceci quoi qu’il advienne. Sans quoi on perd justement le point essentiel, qui est l’assurance que les gens qui définissent les orientations politiques, notamment en faisant les lois, sont contraints de le faire avec la certitude qu’ils y seront eux-mêmes bientôt soumis au régime qu’ils imposent à ceux qu’ils gouvernent. »

Nous avons donc ici un parfait contresens de M. Sénéchal.

Nous avons bien trop à faire ne serait-ce que pour poser ou reposer le problème, pour nous étendre ici sur la mise en œuvre de contrôles d’assemblées tirées au sort, surtout qu’il faudrait pour cela commencer par préciser quels pouvoir on est supposés leur avoir confié. Une fois de plus, il nous faut d’abord apprendre ou réapprendre à poser la question, en évitant déjà de comparer des choses qui ne sont pas comparables. A supposer déjà que la manière courante d’appréhender le problème soit bien posée, ce qui n’est déjà pas le cas, à mon avis, lorsque l’on parle du « mandat électif ».

Quoi qu’il en soit, il y a ici une distinction fondamentale qui n’est à peu près jamais faite, du moins pas explicitement : le contrôle des tirés au sort n’est pas, il ne doit pas être et, surtout, il ne peut pas être compris au sens de la sanction d’une orientation politique. Autrement dit, il ne peut consister qu’à condamner, sur une base très factuelle, des manquements dans l’exécution de décisions, des violations de la constitution (notamment pour une assemblée législative), des faits de corruption, etc.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que M. Sénéchal ne se soucie pas de poser cette distinction. S’il l’avait fait, on l’attendrait au tournant sur les propositions qu’il aurait alors à faire s’agissant de permettre un contrôle un peu effectif et, pour commencer, simplement praticable, du respect des promesses électorales.

L’idée d’un référendum révocatoire, quand bien même il serait d’initiative populaire et opéré selon les procédures les plus démocratiques que l’on puisse imaginer (l’auteur n’en dit rien), est très séduisante à première vue mais elle ne résout rien aux problèmes fondamentaux. Ce mécanisme ne ferait que précipiter la seule sanction que connaisse l’élection, qui est la non réélection. Il ne garantirait rien du tout quant à l’action du remplaçant. Et même, il est fort douteux qu’il puisse défaire les décisions que l’élu révoqué aura prises avant de l’être, sauf, justement, celles qui ne relèvent pas d’une décision politique. D’ailleurs, la plupart d’entre elles auront été des décisions collectives ou auront été depuis longtemps contresignées par d’autres, donnant lieu à une cascade de décisions prises par d’autres. En tout état de cause, le mécanisme en question ne garantit absolument rien quant à l’obligation faite au successeur de reprendre l’affaire à tel ou tel niveau de cette chaîne de décisions antérieures, dès lors qu’il s’agit de choix manifestement légitimes opérés entre un nombre indéfini d’orientations possibles, autrement dit d’orientations politiques.

On pourrait d’abord conclure que la seule manière de sanctionner des orientations politiques est d’élire, de réélire ou de ne pas réélire. C’est juste, mais ce serait encore ne pas voir que cette sanction ne peut qu’affecter l’élu lui-même, tandis qu’elle ne garanti absolument pas, ni un choix du programme qui sera effectivement appliqué ni que le successeur appliquera le programme qu’il annonce.

Avec l’élection, on reste condamnés à faire confiance. En réalité, le « mandat politique » est une fiction. C’est là, peut-être, l’un des plus grands impensés de la question politique.

Je veux revenir une dernière fois sur un problème que j’ai assez longuement exposé vers le début de ce texte, celui d’un parlement élu qui, en réalité, ne parlemente pas.

Il faut bien comprendre non seulement que la nécessité d’une délibération qui puisse déboucher sur une décision appelle d’incessants compromis, mais que ces compromis impliquent une évolution de ce que chacun préfère accepter plutôt que de devoir s’en tenir à voter non à la proposition finale tout en sachant que la majorité dira oui.

Le simple fait d’expliciter ce point doit nous amener à comprendre à quoi jouent les partis dans la situation actuelle. En un mot : ils s’en lavent les mains. Ils s’en lavent les mains, tout simplement parce que la situation le leur permet tout à fait tandis qu’elle rend à peu près totalement vaines les tentatives de négocier. De toutes manières, dès lors qu’il y a une « majorité parlementaire » votant comme on lui a dit, elle s’imposera mécaniquement. Dès lors également, quand ils sont minoritaires, le problème des membre des autres partis n’est pas de négocier en vain mais de pouvoir se vanter le plus possible à la télé d’avoir voté non pour se désolidariser du vote du parlement (qui pourtant engage également leur responsabilité) afin de se faire mousser pour « l’alternance ».

On peut à présent se demander, justement, si les partis pourraient faire de même dans la situation dans laquelle on est supposés se projeter. Or poser ainsi la question, c’est déjà y répondre : l’idée qu’ils puissent s’en laver ainsi les mains ne me paraît plus avoir aucun sens dès lors que la raison d’être d’un parti est entièrement (ce qu’elle devrait être) la défense et la promotion de ses idées dans le but d’infléchir l’orientation des lois dans le sens que souhaite un courant d’idée, et non plus du tout la promotion et l’élection de ses candidats (puisqu’il n’y a plus d’élection dans l’hypothèse).

Il faudra donc négocier, inlassablement, à chaque fois, tout simplement parce que ce sera ça ou bien pire.

Vous me répondrez peut-être : oui, mais pas si le parti est majoritaire à l’assemblée… Auquel cas je vous ferais remarquer qu’il faudrait déjà pour cela qu’un parti soit majoritaire dans la population, et je vous demanderais si vous croyiez un tant soit peu sérieusement qu’une pareille situation puisse être ne serait-ce qu’approchée. Il devrait pourtant être évident pour tous ou presque que non seulement on n’a jamais vu un parti réunir la majorité de l’ensemble des citoyens pour en faire ses militants (pas même dans un système totalitaire ou autre régime de dictature à parti unique) mais que c’est tout simplement la nécessité de gagner des élections, et rien d’autre, qui pousse les partis à grossir le plus possible tout comme à imposer une ligne unique… reniant pour la “cause” les idées de leurs adhérents et sympathisants. Tout comme ce sont les nécessités de la guerre économique, à commencer par celle de dégager un max de profits, qui pousse les entreprises à grossir le plus possible et à se débarrasser couramment d’un tas d’activités utiles et valorisantes pour faire et vendre de la merde immédiatement rentable.

 

Mort à la guerre

Il faut couper court à un argument aussi débile que courant, que l’auteur reprend indirectement : la logique de la guerre électorale est bien autre chose que celle de la lutte des classes. Sauf à considérer, justement, que les appareils électoralistes s’inscrivent dans la classe dominante. La guerre, c’est pourtant bien connu : ce sont des pauvres qui ne se connaissent pas et qui s’entre-tuent sous la baguette de gens puissants qui ne veulent apparemment pas s’entendre.

A supposer qu’il y ait une pensée collective, dans le cadre du régime électif elle est entièrement déformée, pour ne pas dire carrément retournée, par la logique de la guerre électorale. Car cette guerre, fatalement, devient très vite une fin en soi et non un pas juste un moyen. Il nous faut donc considérer plutôt lalogique électoraliste comme ayant sa dynamique propre, qui n’est autre que celle de sa propre reproduction.

Il faut bien comprendre que la logique de guerre n’est pas celle d’un simple conflit direct entre opinions diverses et intérêts divers, mais une logique selon laquelle le conflit réalisé est essentiellement le produit de facteur extérieurs à celui qu’il prend pour prétexte. Pour prendre un exemple un peu vivant, il faut arrêter d’être con et se rappeler que, rien que dans un couple, l’émergence des conflits (tout comme le début de l’histoire) provient très souvent de malentendus.

La logique de guerre n’est autre que celle de l’impérialisme, c’est-à-dire celle du pouvoir pour le pouvoir. Un cancer se fout bien des intérêts du corps dont il se nourrit ; il ne songe qu’à grossir, jusqu’à la dernière seconde où ce corps vit pour le nourrir. On ne parlemente pas avec l’impérialisme ; on en sort et on l’éradique (comme l’a écrit Arendt, « le totalitarisme est la seule forme de régime avec laquelle toute cohabitation est impossible »).

La logique électoraliste est un cancer dont il nous faut nous débarrasser.

 

Annexe 1 – Sénéchal, nous voilà (le PG, l’Europe et vous)

Je n’ai aucune raison de penser que le communiquant de service s’en rende un peu compte (ce serait trop beau), mais force m’est de constater que cette analyse qu’il a couverte sous un ton professoral et diverses formules savantes a tous les traits d’une magnifique propagande réactionnaire : un « populisme » de la race odieuse, empestant la détestation (à peine voilée) du citoyen non aliéné, réputé incapable de penser ne serait-ce que son propre intérêt sans la médiation d’une église ; une description copieusement oublieuse jusque dans sa manière d’appliquer un vernis d’analyse de classe qui commence par poser l’orateur et ses pairs en incontestables défenseurs des pauvres.. avant de démontrer qu’il ne peut pas se résoudre à faire confiance aux travailleurs libres, ce qui la fout vraiment mal pour un prétendu socialiste ; un révisionnisme tout aussi épouvantable consistant, pour commencer, à effacer d’un trait le socialisme pour le rapporter au machin parlementariste qu’il n’est pas et qu’il n’a jamais été, j’ai nommé la gauche ; un émouvant appel à enterrer la haine et la guerre… pour retourner fissa dans le sein enrégimenté du régime qui instrumentalise la première et génère les secondes ; enfin, il suffirait d’adjoindre à ce texte de M. Sénéchal quelques déclarations de son parti pour ajouter, bouclant la boucle : et comme il se doit, une ode à la capitulation consacrant une équipe de notables collabos comme sauveurs de la patrie.

Car avant d’aligner quelques autres frappantes illustrations de l’efficacité de leur merveilleux combat contre « l’infrastructure » du capitalisme, je commencerai par évoquer brièvement le penchant farouchement européiste du chef de ce clan-ci et de ses lieutenants ou anciens lieutenants – je pense notamment au précédent Secrétaire national aux questions économiques (entendez : principalement aux orientations européennes) du PG, Jacques Généreux, qui maintient un cap curieusement munichois, notamment sur l’euro, tout en dénonçant l’esprit de Munich à la radio… L’européisme, c’est-à-dire la maladie du nationalisme européen par anticipation (pour ne pas dire du jacobinisme de Bruxelles) dont sont atteints ces bâtisseurs d’empire auxquels la jeunesse serait tentée de donner Mammon sans même exiger une rente sur une telle concession.

Faisons immédiatement une précision qui s’impose lorsque l’on aborde ce sujet : je ne suis pas idiot au point de croire que la perspective d’une sortie de l’UE, ni même de l’euro, peu s’appréhender comme s’il s’agissait d’une gentille affaire dans laquelle les puissances privées et/ou étrangères se plieront bien gentiment à la décision souveraine d’un peuple. Autrement dit, au point de croire qu’on peut facilement ouvrir tout son jeu quand on aborde une telle question en tant que postulant officiel au poste de Président de la République. Cela étant, on peut aussi deviner les intentions d’une personne ou d’une organisation en fonction de son parcours, de ce qu’elle a déjà montré ou n’a jamais montré même à demi-mot, ainsi notamment qu’à la manière dont elle traite ses potentiels partenaires. Par ailleurs, lorsque je parle de créer une fausse opposition, qui tente de monopoliser et de détourner l’opposition, il va sans dire que je ne songe pas prioritairement à une démarche délibérée.

N’allons pas jusqu’à rappeler que monsieur Mélenchon nous a fièrement vendu Maastricht, la construction d’un peuple et d’un État européens, et qu’il ne s’en est surtout jamais repenti. Ni ne s’en est allé après avoir dit souhaiter « qu’ils s’en aillent tous », tous ceux qui ont construit ce monstre qu’est l’UE réellement existante. L’important est que ces messieurs vous vendent à présent une ô combien acrobatique et surtout illisible « sortie du traité de Lisbonne », énième promesse dans le registre de la der des der (Étienne Chouard, dans toute sa légendaire simplicité, parlerait d’une promesse d’alcoolique).

Pire, ils s’évertuent encore à tenter de vous fourguer une monnaie unique, autrement dit la promesse d’un euro social, quand bien même n’importe quel économiste de bas étage sait que cela implique la nécessité d’une énorme redistribution entre « États-membres »… et quand bien même n’importe qui peut comprendre qu’en l’occurrence cela devrait advenir et se maintenir dans un cadre irrémédiablement confédéral – à l’échelle de la France, on imagine fort bien, en effet, qu’une vaste redistribution nationale ait émergé puis prospéré si la représentation nationale n’avait pas existé, si la chose avait été laissée au bon vouloir d’un groupe réunissant les délégués des conseils généraux, en ne comptant ainsi que sur la charité des départements de Paris, du Rhône, du Bas-Rhin, etc., charité entrevue par la médiation des appareils de direction des départements.

Sachant qu’aucune politique de la chaise vide, aucune désobéissance européenne, ne peut rien contre la loi de l’unanimité et ne nous enlèverait donc pas nombre de clauses décisives : on rit jaune en pensant, par exemple, à la vitesse à laquelle cet euro de « quatrième voie » (7) continuerait, en vertu de l’article 63, de franchir les frontières nationales vers et depuis la City ou les Bermudes, perdant au besoin quelques nanosecondes à transiter par Amsterdam ou par Madrid. Même leur pôle public bancaire est assuré d’être à sec (la proportion que chaque banque de dépôt peut émettre de monnaie, sur l’ensemble des banques, est égale à celle des dépôts qu’elle attire, or les agents concernés sont tous structurellement emprunteurs). Rien pour étrangler les marchés financiers via une restructuration de la dette, rien pour organiser l’effondrement des bourses : on rachètera au prix fort ce qu’ils nous ont volé, ou plutôt on continuera de se faire voler le reste. Rien, que du pipeau. Mais ça n’est même pas ça le gros du problème. Le problème tient en ces quelques mots : pas d’État fédéral, pas de monnaie unique. Point.

Ces agitations autour du refus d’appliquer telle et telle directive sont du vent de troisième rideau. Elles ne garantissent absolument rien s’agissant d’adopter de nouvelles normes bricolant dans le bon sens social, et encore bien moins s’agissant de bâtir le fédéralisme… qui supposerait ni plus ni moins que les chefs d’État et de gouvernement rentrent chez eux. Et tout ça, pas dans quinze ou vingt ans ! A supposer, d’ailleurs, que la chose soit un peu concevable, il faudrait peut-être commencer par se rendre à cette évidence : elle passerait elle-même, selon toute vraisemblance, par la case sortie de l’UE. Ce qui serait le comble du comble dans l’affaire. Et ce qui pose en particulier la question de savoir sur quels critères on se fonde pour traiter ses potentiels partenaires comme des adversaires.

J’en conclus que nous avons là, au choix, une posture d’idiot, de menteur-racoleur invétéré ou bien de type qui prend sur lui de croire que son paradis justifie des décennies d’une misère de plus en plus épouvantable pour les autres. Misère qu’on attribuera toujours à la droite, aux banquiers, à n’importe qui mais assurément pas à « nous ». Bien évidemment, le PG n’a pas la moindre responsabilité dans le score de 75% qu’a atteint la mortalité infantile grecque, dans cette montée d’Aube dorée dont ils s’indignent comme nous, ni avec ces centaines d’Africains qu’on retrouve noyés sur les rives de « l’Europe » – pas plus, au hasard, qu’un certain, jeune philosophe-poète de caniveau, m’as-tu-vu consacré anarcho-bovéiste, dit Youyou, n’a de responsabilité dans le décès tragique d’un pauvre type aussi malade que vindicatif qui a cherché et trouvé un jour à se frotter à un skinhead, une mort que petit morveux susnommé n’a pas hésité à attribuer publiquement à Étienne Chouard, le type qui est probablement le moins raciste, le moins croyant, le moins macho et le plus doux que j’ai jamais rencontré. Splendide combat contre la haine. Non, désolé, on va parler un peu sérieusement, en mettant donc tout le nécessaire sur la table.

Bref, je cherche encore l’idée par moi jamais encore entrevue pour m’expliquer ça, car cette posture des dirigeants du PG cache fort mal à mes yeux un acharnement de bâtisseurs d’empire, qui ne promet que l’assurance pour les gueux de continuer à en chier. Et, pour le régime, de se payer à moindre frais de nouvelles fausses oppositions quand il aura jeté ce nouveau torchon de circonstance – cette auberge espagnole sent déjà le sapin (je ne songe pas seulement à cette flopée de notables démissionnaires qui voulaient la rabattre vers une manière plus directe de rabattre pour le vote PS, pas seulement non plus à maints anonymes égarés de l’altermondialisme ou du NPA), ce qui n’est vraisemblablement pas la moindre des raisons qui l’a incité à lancer la joint-venture que l’on sait.

En attendant, la langue de vipère plus menaçante qu’habile de ces dirigeants pousse le dégueulasse jusqu’à ranger sous l’étiquette « nationaliste » tous les internationalistes sincères qui s’opposent à cette escroquerie. Je pense en particulier, quitte à ne citer que des têtes qui dépassent, à un ancien président d’Attac dont le mouvement politique fut privé d’adhésion au Front de gauche pour ne pas s’être résolu à taire à la tribune sa conviction qu’il nous faut sortir de l’UE avant qu’on en sorte les pieds devant. Après quoi les inconscients susvisés ont atermoyé sur quelque prétexte statutaire et ne se sont surtout pas donné la peine de contredire leur fougueuse base lorsqu’elle a imaginé, faute de clarification convaincante, que c’étaient les autres qui n’avaient pas voulu se joindre à ce Front de toutes les promesses – salauds de diviseurs.

Qu’importe si le fléau irréformable de UE empêche toute possibilité de saine coopération entre nations, hors de l’UE comme en dedans, ce que chacun a pu remarquer. Autre manière flagrante de révéler ce que n’est pas “l’internationalisme bien compris”. C’est à vomir.

Cerise sur le gâteau : la conception de l’anti-présidentialisme du PG est à ce point inconséquente qu’il entend, donc, régler l’affaire européenne seul en tête, jouant du canif dans ce haut Conseil des chefs d’États qui dirige officiellement le cancer « européen ». Conseil européen à qui Jacques Généreux entend conférer le contrôle de la politique de la BCE (en partenariat avec le « Parlement européen »)… Même la constitution de la Ve est infiniment moins présidentialiste en la matière… Saint Jean-Luc, lui, se contentera juste d’un énorme chèque en blanc de la part de ce troupeau référendaire dont on a bien du mal à ne pas penser qu’il le méprise ouvertement. Après quoi il veut déjà truster la constituante…

Il n’y a décidément aucune limite à l’indécence des élus.

Commence donc par laisser la place, citoyen Jean-Luc, celle de chef de parti, puis celles de cumulard avec lesquelles tu la cumules, et on verra à la rigueur s’il y a quelque espoir pour le tirage au sort dans ce « m6r » qui reste au demeurant ton mouvement. En attendant, tes appels empoisonnés à l’ouverture, comme tes promesses, tu peux te les fourrer où tu veux.

Quant à ton nouveau préposé aux questions constitutionnelles (et quant à ton préposé aux affaires économiques), tant que j’y suis, laisse-moi te dire qu’à part le fait que leurs discours ne me reviennent pas du tout, j’ai passé le stade de naïveté où l’on ignore qu’un lieutenant est en position de désavouer son chef ; cet être zélé est typiquement choisi : soit pour être intelligent mais n’avoir aucun goût du pouvoir (s’il est naïf, c’est un plus), soit pour n’être pas très futé et encore moins critique, répétant bien volontiers la voix de son maître sans qu’on ait à le pousser au train, soit encore, ce qui peut toujours arriver, pour avoir une analyse et une vision qui s’accordent avec celles du chef sur presque toute la ligne ; de sorte que, dans tous les cas, le chef pourra tout à la fois décider seul, refourguer le travail ingrat au subordonné et sauver les apparences démocratiques – que demande le peuple ?

 

Annexe 2 – Gauche, droite, gauche, droite : comme à la boxe, comme à l’armée (quelques glorieux accomplissements du bipartisme)

En guise d’introduction, et sans du tout vouloir faire oublier ce point fondamental qu’Étienne Chouard a rappelé avec tant d’insistance (notamment dans sa réponse à Clément Sénéchal), à savoir le fait qu’il est vital de séparer le pouvoir constituant du pouvoir législatif (« ordinaire ») – je souhaite donner une bête illustration (qui nous ramène d’ailleurs directement au sujet m6r) de la manière dont un parti s’acharne à vouloir former l’ersatz d’une « volonté populaire » hors de l’assemblée avant de la soumettre, à prendre ou à laisser, aussi bien au parlement qu’au peuple. On fera simplement remarquer, à l’attention du non encarté, cette chose que savent très bien les militants des partis et autres organisations de la gauche : il est hors de question de travailler avec la droite (seulement contre elle, invariablement), même quand il s’agit de reconcevoir la constitution ! Celle d’un régime (sans nul doute électif) qui devra pourtant impliquer, dans l’exercice du pouvoir, des personnes (et, sans nul doute, des organisations) présumées représenter a droite. Et ceci alors que ladite démarche, après s’être agrégée à on ne sait quoi d’autre dans un processus constituant qui reste à imaginer (ou dont il s’agit du moins d’attendre qu’il se réalise), est supposée devoir aboutir sur un machin amené à passer un beau jour l’étape du référendum national.

Mais le bon soldat s’en fout. Ou plutôt il aura toujours une bonne raison de dire : à chacun son boulot. J’y viens dans une seconde. Au passage, tout de même, parlant d’opposition gauche-droite comme horizon indépassable, et quitte à se référer aux réponses qu’un échantillon un peu représentatif du peuple donne à des questions qu’il n’a pas choisiesi>;, il est peut-être intéressant de jeter un coup d’œil aux résultats que Clément Sénéchal ne considère pas parmi ceux du sondage qu’il cite au tout début de son propos. (14)

Il faut qu’il soit de gauche, le mec, nous disons donc. De gauche… : comme ça il aura le mariage pour tous et l’immigration sans limite en plus de la liberté pour les capitaux ?

Car au fait, d’après l’auteur, nous serions donc dans un régime « plutôt de droite » – tiens, le coup de 4 février 2008, vous vous rappelez ?

Bien sûr. Par exemple, il saute aux yeux que « la cause des femmes » n’a pas avancé. Elles sont de plus en plus cloîtrées à la maison – elle seront même très bientôt voilées jusqu’en intérieur – de sorte qu’elles ne peuvent jouir des bienfaits de la caisse enregistreuse, du balai qu’on passe et des couches qu’on change plutôt chez les autres que chez soi, du marketing, de la qualité, d’un travail écrasé de partout par la logique absurde du management néo-moderne… Et c’est pour ça, par exemple, qu’en l’an 2000, dans deux tiers des familles étasuniennes il y avait les deux parents qui bossent, contre un tiers en 1970. Avec une légère réduction de pouvoir d’achat à la clé. Et surtout, vingt heures de plus par semaine pour la liberté des gosses de rester seuls devant la télé, en compagnie d’un frigo pour l’heure encore rempli (15). Mais on sait bien : tout ça, c’est la droite qui l’a voulu.

De droite, bien sûr. J’avais cru comprendre que la lutte contre le racisme était instituée à tous les étages. Mais comme le disait Marx, comme le disait encore le PCF il y a trois décennies à peine, la morale, l’humanisme, c’est merveilleux mais « l’armée de réserve »…, eh oui. Et puis le libre-échange, eh oui. Et puis chômage. Et en attendant, bosser dans des conditions de plus en plus merdiques, jusqu’à la crise de nerf, voir son boulot perdre tout son sens avant de le perdre. Mais l’économétriste de gauche n’en parle jamais, de ce qui se passe avant la chute. Pas plus que le politicien, qui n’a jamais foutu le pied dans une boîte lui non plus. S’il veut se la jouer, le militant te fera le coup de « l’obsolescence programmée » : ce pauvre bougre n’a pas idée, on a tellement dévalorisé le boulot de ceux qui le faisaient que l’ingénieur moyen qui a encore un salaire n’a même plus l’occasion d’appliquer le b-a-ba des statistiques pour étudier la fiabilité des composants ; pas même celle de se former un peu dignement aux logiciels de simulation qu’ils emploient et qui coûtent un bras. On fait de la merde pour des raisons beaucoup plus simples et d’autant plus navrantes. Qu’est-ce qu’ils imaginent ? On bourre le crâne de nous écoliers pour qu’ils fassent la queue à « pôle emploi » (merveilleux concept de manager que ce nom qui a effacé au passage l’ignoble qualificatif « nationale » du prédécesseur), on a un chômage qui explose, mais ils s’imaginent peut-être qu’il ne se produit rien avant la déchéance statistique ?

On fait de la merde, selon la même loi sélective qui fait que les services publics, les institutions elles mêmes, les partis, ne promeuvent, de plus en plus, que des gens assez incapables et ignorants, bref, assez cons pour croire qu’ils servent encore à quelque chose. Et il faudrait encore et encore se ranger derrière ces gens qui vous assurent que la géniale vision globale de leur église est capable de défendre vos intérêts, et même qu’elle est seule capable de le faire, et qu’hors du système électif l’opposition serait sans voix… Bouffons.

Ne parlons pas des familles, des amitiés et autres engagements que l’on voit s’effilocher puis exploser sous les coups du « marché du travail ». Qui pèse bien plus accessoirement sur ce pouvoir d’achat qui tire la machine productiviste. Jacques Généreux veut l’euro, on ira donc faire de la merde aux confins de l’Europe. Mais tout ce qu’il a à dire de ça dans son petit bouquin au titre si modeste, Nous, on peut !, c’est que les pauvres propriétaires devront espérer que le marché de l’immobilier sera assez liquide… Pouah !

Mais aucun rapport entre le TAFTA et le fumeur de pêtes qui s’excite dans les manifs pour la défense des sans papiers et qui s’en remet pour tout le reste à un parti. Un parti pour qui ça ne mange pas de pain de pester contre les traités européens et transatlantiques mais qui en est encore à s’interdire de parler de sortir de l’UE, et même de l’euro. Il y a encore quelques années, on ne pouvait même pas causer un peu sérieusement du libre échange à Attac, et manifestement ça n’a guère progressé. Interdit de parler d’abolir l’OMC ou d’en sortir ; après l’Europe sociale on va faire l’OMC sociale… Ta gueule et va voter. Mais les PME qui crèvent, c’est la droite, l’UE c’est la droite, ma bite c’est la droite. Boulets de partis.

Curieusement, toujours au hasard, les devoirs scolaires envahissent déjà presque tous les temps libres de mes mômes. Autrement dit, leur vie privée et mon foyer. Une chose encore inconcevable il y a encore quelques décennies, en tous cas pour le bouseux réputé de droite, mais qui semble déjà n’interroger presque plus personne. Comme si l’institution de l’enseignement de l’ignorance croyait donner l’air de compenser quoi que ce soit de sa poursuite dans la déchéance en renvoyant aux familles… ce rôle égalisateur qui était présumé justifier son existence. Ça doit encore être la faute à la droite.

Pour ne pas dire que c’est toute l’institution de l’école de la république – institution dont je me fais, de mon côté, un devoir de respecter le sanctuaire – qui, sournoisement, s’introduit de plus en plus complètement dans nos vies privées. A l’instar de l’assistance sociale, des diététiciens lobbyistes conventionnés-subventionnés, pondeurs de normes en bâtiment, isolation et autres fosses sceptiques qu’il me faudra appliquer chez moi, et tant d’autres agences à qui je n’ai rien demandé. L’ONU a déjà commencé à fixer les lignes d’une éducation sexuelle ultralibérale, à appliquer en très bas âge avec, par construction, l’aide d’un tiers adulte… au motif qu’ « il y a une demande de plus en plus forte pour » ça. Bref, au prétexte qu’il existe ci et là de sales affaires d’attouchements d’enfants on va dresser nos gosses, dès le berceau, à s’atomiser et à se chosifier avant de se fondre corps et âme dans le meilleur des mondes de la marchandise, après avoir infligé à leurs parents des caprices de plus en plus inspirés par la publicité télévisuelle, bref, par la tyrannie de la jouissance immédiate, surtout pas durable et vie oubliée (bien évidemment, ceux qui voient l’avenir plutôt en 1984 que dans Le meilleur des mondes se diront qu’il n’est pas à exclure qu’on les fasse passer à une forme de subversion moins subtile). Encore la faute à la droite.

De manière intéressante, M. Clément, qui sans doute ne voit là aucun rapport avec la logique guerrière du système électoraliste, préfère nous assener d’autorité que notre assemblée de volontaires tirés au sort sera une assemblée d’atomes marchands-marchandisés, accomplissement de la totalité néolibérale. S’il avait lu Arendt, encore une fois – comment peut on prétendre disserter sur la banalité du bal chez Arendt sans avoir lu et digérée sa trilogie sur le totalitarisme ? – il aurait peut être compris que le processus d’atomisation, précisément, caractérise les « masses » et va de pair avec les « organisations de masses ». Sans aller jusqu’à palper cette substantifique moelle de la domination totalitaire, le potache de service, perdu qu’il est dans l’espace-temps, n’est manifestement pas fichu de rappeler que le spécimen totalitaire dit néolibéral s’est développé non pas dans un désert institutionnel mais, bien au contraire, dans un cadre extrêmement rigide, centralisé, et par la médiation d’une foule d’organisations de masse, incluant évidemment les partis, les « mass média », mais aussi toute une foule de comités scrutateurs, évaluateurs, conseillers, ces légions de bras armés experts qui s’épanouissent autour des cabinets, notamment ministériels, des directions des grandes entreprises, et surtout à l’interface entre ces deux types d’instances.

Curieusement, dans ce régime de droite, on voit revenir des atteintes de plus en plus marquées à la liberté d’expression… qui ne visent guère que des gens classés à l’extrême droite… par la gauche et, avec elle, absolument tout ce qui se fait de plus autorisé (quelle courage, la gauche). Un effectif de pestiférés qui grossit chaque jour par crime d’association, crime de lecture et allez savoir quoi encore – voir la note (19).

Elles ne visent en pratique que des activistes du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Une position qui, dans le contexte d’une globalisation (bien plus mentale encore que structurelle) déjà fort avancée, implique d’abord et avant tout un « activisme forcené de l’émancipation des esprits »… à commencer par le sien. Démarche qui a le mauvais goût, faut-il croire, de vous amener à lire des écrits qu’on vous a si longtemps exhorté à ne pas lire. (Le faux punk capable de lire jusque là vient de froncer le sourcil plus que jamais depuis le début ; je lui répète que je l’emmerde.)

Un peu curieusement aussi, d’après l’hypothèse d’une « culture qui penche dans la droite », il y a qu’on vient d’avoir « le mariage pour tous ». Bientôt l’enfant et l’utérus marchandises, mais ça, c’est-à-dire la suite logique et quasiment inévitable au train où vont les choses, ce sera bien sûr, également la faute à la droite. Qu’importe si une bonne partie de la droite s’inquiète ouvertement de ces suites qu’on peut déjà presque annoncer, et s’est même fait copieusement gazer la tronche pour l’avoir crié haut et fort. C’est qu’elle avance masquée, bien sûr (contrairement à « nous ») ! Eh oh, on nous la fait pas…

Là encore, faut-il le dire, je n’ai pas du tout émis l’idée que telle ou telle mesure serait à déplorer dans le meilleur des mondes ; j’ai simplement dit que c’est ce qui est parti pour arriver dans le monde tel qu’il est et tel qu’il sera jusqu’à nouvel ordre radicalement modifié, et que dans le monde réel chacun peut juger de la responsabilité des uns et des autres en fonction du résultat et non pas simplement des intentions – les élus entendent exercer eux-mêmes le pouvoir à notre place… mais en plus il faudrait également oublier cela quand il s’agirait de juger les résultats ?

Voilà donc, ci-dessus parcourus, en vrac, quelques aperçus des résultats de cette bouille prête à penser dont l’auteur nous dit qu’elle vous est indispensable, vous qui ne pouvez pas avoir une vision globale. C’est donc à ça que vous mènerai « le temps et l’effort du pas de côté, c’est-à-dire [le fait d’]atteindre un militantisme critique »… ? Mes fesses, c’est une pensée de soldat qui pue de la gueule. Seulement, il faut être con comme un soldat pour ne pas le voir.

Relisons à présent ce passage du chapitre 2 : « Mais que peuvent bien avoir de ressemblances la voix d’un ouvrier militant au NPA et celle d’un rentier militant à l’UMP ? À l’inverse, qui qu’on soit, sans formations politiques nous en restons à des opinions souvent consensuelles, peuplées de stéréotypes. Rien ne remplace la pensée organique, m[û]rie, fermentée dans les va-et-vient qui caractérisent la confrontation militante. Un parti est un intellectuel collectif. » Ouf, on avait presque failli sombrer… Qu’est-ce qu’ils ont de ressemblances ? Ils sont imprégnés jusqu’à la moelle par la même idéologie dominante, laquelle ne subit aucune opposition visible, tant la population a déjà intégré une image d’emblée déformée d’elle, qui la fait apparaître soit complètement loufoque soit ringarde au possible, bref, comme une chose à laquelle on ne penserait même pas, tandis que les discours de leurs partis nous persuadent de l’exact contraire en focalisant chacun leur « pensée organique » essentiellement sur leurs oppositions entre eux.

Il y a pourtant une conclusion que devrait dicter le simple bon sens : ces « camps électoraux », au lieu de s’en tenir à se faire la guerre les uns aux autres et à rejeter toujours la responsabilité sur l’autre, devraient un minimum apprendre à composer avec la réaction légitime de l’autre, à savoir celle qui correspond à sa vérité à lui, s’agissant de concevoir un projet quelconque. Mais même à supposer qu’il existe une pensée collective, un parti ne sait pas faire ça, il ne peut</>; tout bonnement pas faire ça. Autant lui demander d’accueillir massivement des gens tirés au sort à gauche comme à droite… et de se soumettre en permanence, en interne, à cette assemblée dont il ne veut pas, pas plus qu’il ne veut la voir prendre le parlement.

Le hic, comme je l’ai noté dès le début de mon introduction, c’est que « l’alternance » est précisément le pendant incontournable de la « majorité gouvernementale », mais que la première produit précisément le contraire de ce qui justifie la seconde : on veut la majorité gouvernementale pour pouvoir mener efficacement une politique cohérente dans le court et le moyen terme, donc on aura l’alternance qui va s’appliquer à défaire toute cohérence dans le long terme.

Quant à cette politique cohérente dans le court et moyen terme, elle s’enfonce irrémédiablement, en retour, dans un absurde bricolage d’une réalité de plus en plus absurde. Mais d’abord, aucune personne morale ni aucune personne physique ne commence par dire qu’elle est le problème et pas la solution ; chacun justifie d’abord sa place ; de sorte que le dirigeant de parti, pour ne parler que de lui, aura toujours un soi-disant miracle à vous vendre.

Autre versant du même problème : tandis qu’il bricole des solutions « raisonnables », il y a parfois des idéologies aussi puissantes qu’absurdes qui se construisent, qui grossissent sans qu’on les voient comme un problème, et qui en viennent un jour, justement lorsque l’incohérence des politiques a suffisamment semé de bordel et de confusion pour que les uns n’en soient plus qu’à tirer sur les autres, à imprégner profondément la quasi-totalité des gens tout en installant leur réalité. Notre marchand de bricoles en vue se fait alors, aussi et surtout, grand promoteur de ces machines de domination.

 

Annexe 3 – Quand le monstre désigne son successeur, le bon militant regarde le doigt (du totalitarisme qu’on a sous le nez)

Battle cries and champagne, just in time for sunlighti>;

[…] Millions weep a fountain, just in case of sunrise

(D. Bowie, Aladdin Sane [1913-1948-197?]

Parlant de cette approche par « l’hégémonie culturelle » de M. Sénéchal, je note qu’il est l’auteur d’un livre (16) dont le sous-titre fait appel à la formule : « La société du spectacle ». Très franchement, son texte que je critique ici, et notamment cette étrange récupération qu’il fait de la pensée d’Hannah Arendt, ne m’incitent guère à pousser la curiosité de ce côté là jusqu’à soulager mon portefeuille de quinze euros. Je voudrais seulement faire observer que La société du spectacle est le titre du livre de Guy Debord, et que ce livre y décrit ni plus ni moins, et ce le plus explicitement du monde, l’entité et la dynamique du spectacle comme celles d’un système totalitaire. Tout comme le système technicien est un système totalitaire chez Jacques Ellul. Si notre communicant de service avait lu ces ouvrages, il y a fort à parier qu’il n’aurait rien compris à l’essentiel du message. Il est manifestement perché au point de revenir chaque fois, entre deux déclarations de son parti supposées signifier que la république est morte, dans le petit confort intellectuel et moral que lui offre le sentiment que nous sommes en démocratie… On ne peut pas décemment envisager de dialoguer avec des gens qui se gavent de pilules bleues.

Curieusement, dans cette « culture qui penche dans la droite », il n’est pas difficile pour ceux qui savent voir un éléphant dans un corridor, qu’une mode écologiste envahit tous les secteurs de la société, ouvrant maints boulevards à la domination par la peur – et donc principalement à la violence des ignorants.

En attendant « mieux », cette mode à peu près incontestée (par tout ce qui se fait d’officiellement institué) offre une série potentiellement infinie de nouveaux besoins dont le financement, on n’en doute pas une seconde, ira remplir les poches des pauvres. Allez tiens, on va lutter contre le CO2, aliment de toute la chaîne alimentaire notoirement rare depuis des millions d’années, et bah… ça va faire de surcroît décoller des TGV et alimenter des hauts fourneaux en Afrique ! Youpi. Et si, en pratique, c’est essentiellement un merveilleux et très juteux business, ce sera aussi, bien sûr, la faute à la droite. Sur toute la ligne. Ce qui permet ainsi au gauchiste de n’être pas étonné que le PS, l’UMP, toute la droite, vous vendent aussi de l’écologisme.

Ah, « l’écologie » : en un mot tout est dit, tout est réglé, mon cul sur la commode. La première chose que vous écrirez dans votre projet de constitution, d’ailleurs, c’est le mot Gaïa tout en haut du Préambule.

Incroyable ce que ça vous calme, en particulier, vous les brasseurs de vent de la gauche… et à quel point vous pouvez être naïfs même face à la « superstructure » d’une idéologie dominante, pourvu que la recette soit juste un peu nouvelle, surtout quand elle ressemble à une ode aux petits oiseaux et aux pâquerettes ou à un string léopard plutôt qu’à un uniforme marron. L’idée d’un fascisme vert ne vous a encore jamais effleuré l’esprit, et pour ça, surtout, on risque d’attendre encore longtemps.

Faut-il donc être tordu pour voir cette nouvelle manie populaire de croire à ce point au Père Noël comme un très inquiétant remake de ce grand élan que le peuple eut, en des temps pas si lointains, perdu qu’il était dans un champ de ruines, en s’abandonnant corps et âme à quelque nabot teigneux et moustachu ? Tous les symptômes sont pourtant de retour dans cette affaire, sauf que l’histoire qui ne repasse jamais les plats nous a concocté quelque apparent renversement à cent quatre vingt degrés.

Ainsi, dans les années 1930 une grande partie de la foule, dans à peu près tous les pays européens, s’est mise en quelque sorte à admirer le cynisme et l’art de la manipulation eux-mêmes pourvu justement que la posture et le propos soient cousu de fil blanc, précisément parce qu’elle n’en pouvait plus de ne plus voir que mensonge cynisme de partout, au point que le plus insupportable, finalement, était que ces vices, fondements profonds de la morale bourgeoise, aient encore le toupet de se prétendre se cacher alors qu’ils éclataient de toutes parts au grand jour (cf. encore une fois Arendt, Le système totalitaire). Or il me semble que nous avons au présent un phénomène de ce genre qui revient, mais qu’une grande majorité des gens, en particulier dans la gauche, tout en s’inquiétant énormément des suites, s’égare en bonne partie du fait qu’elle s’attend à ce que les mêmes causes produisent exactement les mêmes effets, ne se rendant pas compte qu’elle a elle-même inventé depuis longtemps un effet de substitution lui-même extrêmement problématique, effet qu’elle a porté à un niveau d’ores et déjà très inquiétant. Oh, je ne dit pas que tout ça ne risque pas de finir sur le mode d’un fascisme à la papa, je dis que nous avons d’ores et déjà sombré dans une forme de fascisme auquel celui-là ne fera que succéder… sans justement l’abolir. Autrement dit, que papa ne viendra sans doute pas par le chemin qu’on surveille comme le lait sur le feu.

Je ne tiens pas à revenir sur les traits contemporains, notamment « sociétaux », du programme de la « nouvelle gauche », qu’un Michéa évoque pour montrer le caractère fondamentalement libéral de la gauche, avec tout ce que cela implique. Je dirais que : d’une, un Michéa (tout autant qu’un Lordon, sans doute, par exemple) est cerné d’amis écolos ; de deux, bien qu’il soit déjà courageux et encore très subversif de faire une telle analyse, traitant du capitalisme elle s’arrête grosso modo au seuil de la question totalitaire.

Le problème fondamental de l’écologie est qu’elle est irrémédiablement scientiste, et par là même un très puissant ferment totalitaire dès lors que le politique entend en faire un usage très important. Le meilleur parallèle que l’on puisse trouver, sans doute, pour le lecteur qui, en moyenne, n’est pas un biologiste ou un géologue féru, est tout simplement celui de l’économie. Il est déjà intéressant de noter que l’étymologie du terme indique elle-même, dans les deux cas : d’une part, que l’on devrait avoir à faire à une sorte de science ; d’autre part, que celle-ci ne s’applique qu’à une échelle « microscopique ». Or il est parfaitement évident que, dans l’un et l’autre cas, le politique est tenté de s’emparer d’un instrument extrêmement puissant et qu’il ne s’en prive surtout pas.

On sait parfaitement, par ailleurs, dans le cas de l’économie, qu’en écho à cette instrumentalisation se développe une orthodoxie présentant une multitude de choses éminemment politiques comme autant de postulats, concepts et théorèmes scientifiques. Pour paraphraser à peine Jacques Sapir (Les trous noirs de la science économique), ça marche un peu… à condition d’abolir le temps et de transformer les hommes en robots. Donc il y a fort à craindre que l’application se fasse comme suit : on va le faire et, vous verrez, ça marchera bien. Naturellement, on se retrouve avec un discours soi-disant mi politique mi scientifique mais qui n’est en fait ni politique ni scientifique – un discours toujours extrêmement vague et général, bien sûr, aussi vrai qu’il est omniprésent.

Il faut également comprendre que, pour les mêmes raisons, ces idéologies sont fondamentalement révisionnistes. Même si l’orthodoxie économiste règne encore d’une manière terrifiante, une foule d’opposants comprennent plutôt bien cela, simplement parce que nous avons eu beaucoup de temps pour le constater et apprendre à le comprendre. Le problème avec l’écologie est en bonne partie, bien sûr, qu’il s’agit d’une idéologie bien plus récente. Quoi qu’il en soit, l’immense majorité des gens n’ayant pas une compréhension ni détaillée ni large des processus naturels, dans le temps comme dans l’espace, n’a logiquement pas idée à quel point la nature évolue, amplement et parfois très rapidement, avec ou sans les humains (on pourrait presque résumer à cela le terreau de l’avatar climatique « carbocentriste »), de sorte qu’elle tend vite à croire à de dangereux dérèglements dès qu’on lui fait le coup, tandis que la question qu’on pose aux scientifiques consiste à peu près invariablement à partir de ce principe d’invariance naturelle. Plus largement, elle ne peut pas comprendre – ou, plutôt, elle tend à ne plus comprendre – que, même lorsque les humains sont impliqués dans un rapport conflictuel direct avec d’autres espèces (pardon de rappeler que toute les espèces sont un problème pour d’autres espèces), l’affaire tel qu’elle se pose est toujours essentiellement une question de choix, une question entièrement politique ; que, pour la même raison, toute « globalisation » de ces orientations, résultant du processus d’instrumentalisation-corruption de la science, ne peut conduire qu’à l’édification d’une pensée normative aveugle tant vis-à-vis des réalités de la nature que de celles que vivent les humains.

Cette idéologie a la fâcheuse tendance, autre remarquable symptôme totalitaire, de poser l’humain alternativement comme un être totalement à la merci de la nature (c’est une catastrophe, tout est remis en cause) et comme un être surpuissant (il s’agit de manager tout ça). Dans la même veine, il est croustillament terrifiant de constater, sans aller chercher bien loin, que le discours de « gramophone haut-parleur » (Orwell) en question passe son temps à la ramener au motif, on ne sait jamais bien, soit de sauver l’humanité soit au contraire de sauver une Terre qui ferait mieux de s’en débarrasser. Du reste, on peut se demander ce qu’il peut bien rester de la notion de biologie (en particulier) dans l’étymologie du mot l’écologie, mais c’est déjà très secondaire : ce serait comme vouloir distinguer deux idéologies totalitaires dont l’une serait réputé être rouge et l’autre noir.

Le résultat, tout comme avec l’économie, c’est qu’au motif de faire de la science on va dévoyer la science, qu’au motif de s’appuyer sur une compréhension modeste et patiente acquise sur la base d’observations en grandeur nature, c’est-à-dire essentiellement à l’échelle microscopique, on va construire de très complexes modèles informatiques décrivant une réalité globale qui n’existe nulle part, et que, croyant disposer de ce magnifique outil, le politique dépolitisé-dépolitisant et, à sa suite ou le devançant, le business (quand ce n’est pas main dans la main, yeux dans les yeux des électeurs spectateurs et main sur le coeur), vont s’employer méthodiquement à manier cette « raison » aussi absurde que transcendante contre ce qui était au départ supposé être un « logos du foyer », que par définition il ne leur appartient pas de saisir.

Naturellement, si les gens se laissent à ce point envahir, sans d’ailleurs y penser, pour nombre d’entre eux, c’est surtout parce qu’on les terrorise. Cette invasion écologique n’a pu prendre une si ampleur que parce qu’on dit et on répète au gens, par exemple, qu’une très grande proportion des espèces va très bientôt crever à cause de nous, que nos petits enfants crèveront de chaud, ou que cette grande proportion des gens qui vivent près des côtes vont devoir émigrer à cause d’une forte accélération de la montée des océans ou encore de la fréquence et de l’intensité des tempêtes. Et comme aucun parti, aucun magasine grand public, aucune agence officielle, à peu près personne, ne semble contredire, vu du pékin moyen, ces « incroyables » allégations, ni même suggérer de calmer un peu la tendance flagrante à la surenchère, il tend à avaler ça… même si le régime a passé son temps à lui démontrer combien il a pu se foutre de sa gueule, avec l’économie, avec les guerres – comme je l’ai suggéré plus, il s’agit là, bien sûr, d’un parfait substitut à la guerre, mais pour la même raison la grande muette apparaît sous de tous autres oripeaux.

Il ne s’agit évidemment pas d’entrer ici dans les explications d’ordre scientifique, il y en aurait des centaines de pages… sans parler du fait que cet essai est déjà assez long et garni. Sur le climat, en particulier, il existe de toutes manières une littérature « sceptique » très abondante et d’intenses débats sur le moindre recoin de cette drôle d’affaire, dans les publications de recherche tout comme dans les écrits de vulgarisation. Le problème, pour les gens, est seulement une question d’accès, donc de temps, de priorités, de compétence et, pour commencer, d’avoir conscience qu’il existe une dissidence et que, bien loin de ce qu’on leur dit, elle n’est ni un groupuscule ni un troupeau de fanatiques. Je souhaite simplement insister ici sur un ensemble de mécanismes déterminants, capables, dans l’ensemble, de donner une image extrêmement distordue de la réalité, sans qu’il s’agisse de manipulation consciente pour l’immense majorité des acteurs.

Mais comme toujours, ne pas donner d’illustration est prendre le risque que la plupart des lecteurs ne prenne pas l’analyse au sérieux. C’est pourquoi je prendrai au moins un exemple, ce qui est encore une bien cruelle limitation…. En tous cas nous avons là une illustration simple et frappante de la manière dont les « écologistes » qui travaillent comme des cochons, ou qui tentent simplement de répondre à des questions bien trop profondes à la demande incessante d’un régime qui exploite le potentiel totalitaire de ce créneau, peuvent être amenés à tirer et à maintenir des conclusions extrêmement alarmantes même lorsqu’elles sont amplement contredites pas les faits.

Or vous avez ici, ni plus ni moins, l’explication directe d’une affirmation qui, pour être aussi abracadabrante que terrorisante, couvre environ un tiers du préambule de la déclaration des Colibris, association dont Pierre Rabhi est le co-fondateur (pour ne citer que ce cas parmi tant d’autres). Quelques mots, donc, sur le fabuleux destin d’une certaine loi mathématique supposée décrire une réalité biologique. Cette loi dite « habitat — espèces » remonte au XIXe siècle est attribuée, pour la petite histoire pas drôle, au chimiste Arrhenius, savant bien plus connu de nos jours pour être quasiment le père de la théorie de l’effet de serre atmosphérique.

L’idée de départ est très simple et surtout très pratique : on veut savoir combien d’espèces il y a sur Terre, mais comme ce serait une tâche tout à fait démesurée on va procéder comme suit : d’abord, prendre un petit morceau de terrain et compter les espèces qu’on y trouve ; ensuite, prendre, sur ce terrain, une plus petite surface, puis, à l’intérieur de cette surface, une surface plus petite encore ; après quoi, tirer une formule mathématique décrivant comment le nombre d’espèces évolue selon la surface considérée ; l’adapter (fixer, dans la formule, la valeur d’un exposant) dans le cas des forêts, des mers, etc. ; enfin, extrapoler le résultat à la planète entière.

Rien de surprenant à cela (la science fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a)… jusqu’à ce que les observatoires des espèces (ne parlons pas des articles de presse) se mettent à utiliser la formule « à l’envers » en déformant subtilement (même si c’est sans doute involontairement) la question. Il ne s’agit plus de savoir combien d’espèces on doit s’attendre à trouver quand on étend la surface d’observation, mais combien d’espèces vont disparaître, en pratique… dans un modèle informatique, si on réduit l’habitat commun d’un certain nombre d’espèces. Mathématiquement, ça semble réglo à première vue, sauf que ça ne l’est pas du tout. Et en effet les résultats de la méthode sont à des années lumières de la réalité observée… et tout aussi officiellement déclarée, d’ailleurs : d’après les deux observatoires au monde qui établissent la liste des espèces disparues depuis 500 ans, on compte moins de deux cents cas pour les oiseaux et les mammifères réunis, dont 9 seulement si on exclut les îles plus l’Australie ; le taux d’extinction pour la période actuelle et récente est lui-même très inférieur à ce qu’il a été notamment au début du XIXe siècle. Quant aux causes, elles se réduisent presque à une colonisation humaine déjà effectuée.

L’explication de cet écart gigantesque est pourtant assez simple pourvu qu’on s’abaisse à la chercher : il n’y a aucun rapport direct entre le fait qu’une partie de la population d’une espèce meure et le fait que l’espèce entière disparaisse ; on ne peut pas du tout extrapoler directement en partant du premier type de comptage pour en déduire un résultat relevant du second ; il faut un merveilleux paquet de circonstances pour que la vie apparaisse, et encore un bon paquet pour qu’une espèce donnée se distingue, tandis qu’une vie, individuelle, se bat jusqu’au bout et tentera tout pour se maintenir, à commencer par les déplacements, jusqu’aux mutations (bien plus couramment qu’on le pensait et dans le cas d’espèces pour lesquelles on n’y aurait pas songé), en passant évidemment par une foule d’effet de « concurrence » avec bon nombre d’autres espèces. Passons, je voulais surtout vous donner un aperçu du genre de problèmes affrontés et des erreurs vite commises pour qui disserte sur la nature depuis son bureau…

Comme je le rappelais plus haut, nous avons pourtant deux analyses plutôt robustes, l’une et l’autre vieilles de plusieurs décennies, qui nous expliquent que la technique et le spectacle, respectivement, ne sont plus depuis longtemps des phénomène accessoires, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il s’agirait donc de faire comme si ?

« Société du spectacle » : va te rhabiller

Le problème est aussi qu’on peut ainsi faire dire absolument tout et son contraire d’une même observation microscopique. Un exemple spectaculaire parmi tant d’autres (le dernier, et en plus court encore) : un gros iceberg se détache de la banquise. La cause immédiatement visible sinon immédiate : une masse d’air chaud en provenance des tropiques s’amène jusque là. La cause intermédiaire : le glacier coule plus vite parce que de la glace fondue, coulant dans son lit, lubrifie mieux ce dernier, mais pour nombre de glaciers, ça a commencé en 1850. Mais la cause profonde est que beaucoup de neige est tombé par ici il y a deux mille ans… parce qu’il faisait particulièrement chaud il y a deux mille ans. Passons : le problème est qu’on vous montre ça à la télé en hurlant et sans même, d’ailleurs, avoir besoin de vous souffler la conclusion : la caisse de résonance des ignorants, la joyeuse troupe des « gramophones haut-parleurs », se chargera elle-même de décréter l’état d’urgence, avant que les gros industriels exploitent tel ou tel créneau qu’ils lui ont servi sur un plateau, ce bordel dont il s’agit déjà de considérer que tout le monde s’entend à dire qu’il justifie l’urgence, donc qu’on le traite à tout prix (sans attendre la moindre réforme d’ensemble du système).

Dans ce monde dont « la culture penche dans la droite », combien de militants de gauche s’imaginent qu’on peut n’être pas gouvernés par les experts quand on se fait soi-même caisse de résonance au premier scoop d’une « communauté » de scientifiques dont on a laissé « le politique » lui parachuté ses chefs et ses programmes, d’une « science » abandonnée depuis longtemps déjà aux lois du business, donc à celle de la peur et de la chasse au scoops, autrement dit à la prime au travail de porc et de faussaire. Comme tant d’autres rengaines sur lesquelles tout le monde s’accorde à force de le débiter sans y penser, la formule « on est gouvernés par les experts » n’a en réalité aucun sens : ce sont les masses qui font et maintiennent le pouvoir des experts. Or une vérité scientifique à vendre, ça fait un charlatan, puis une armée de charlatans, puis un scientisme, lequel sera, retour dans la sphère politique, l’instrument d’un mouvement totalitaire.

Qu’importe si le réchauffement climatique avec lequel on nous rabat les oreilles n’a jamais été un tant soi peu alarmant en réalité, pas même mesurable… même par hypothèse – du fait de la rupture complète qui se produit dans la couche limite de l’atmosphère et faute, pour commencer, de trouver une « température globale » qui ait un sens physique (sans parler du défi des mesures). Peu importe si ce truc aussi mal mesuré qu’il est acclamé comme une évidence est déjà si ancien, d’après le GIEC lui-même, que nos enfants, à qui on l’enseigne comme une terreur du futur justifiant rien moins qu’une guerre pour le présent, ne l’ont pas connu… et ne le connaîtront probablement jamais (les prévisions solaires sont à la baisse et d’ailleurs plutôt alarmantes pour les décennies prochaines, mais pour le coup, silence radio, et tant pis si la famine, la peste et autres détails de ce genre se produisent dans les « petits âges glaciaires »).

Ce scientisme terrifiant, je disais, permet toutes les extrapolations des moindres manifestations, toujours extrêmes à quelque égard, d’un phénomène naturellement chaotique (le label désignant ledit spectre a naturellement été muté en changement climatique (un pléonasme et un oxymore en trois mots, du grand art) puis en « dérèglement » climatique… alors qu’on ne trouvera absolument aucune justification à une telle idée même dans les rapports du GIEC, sinon dans les résultats de modèles dont aucun spécialiste ne prétendra qu’ils soient un minimum fiables et dont tous les spécialistes savent qu’ils ont sans surprise échoué à tous tests de validation. Mais les dirigeants de partis et autres hommes pressés ne lisent évidement pas la littérature scientifique, juste les coupures de presse.

Ces délires spectaculaires suscitent invariablement une hola de la horde de « mes concitoyens », qui se gavent de peur au point de ne plus croire en rien… tout en ayant alternativement l’air de croire très fort à cette source de leur peur, curieuse schizophrénie, un peu comme on se gavait autrefois de pulsions sanguinaires en acclamant des chefs précisément pour leur faculté à mentir et à manipuler.

Il est interdit de dire autre chose et, plus inquiétant encore, tout aussi interdit d’envisager ouvertement d’être mieux informé qu’un autre… qui se vante de ne surtout jamais s’en mêler. S’il est une merveille plus remarquable que toute autre, dans ce spectacle en tant que récit de la société sur elle-même qui vous revient dans la gueule comme un ordre, c’est peut-être ça. A force de sommer les gens de croire qu’ils peuvent avoir des idées sur tout (et surtout des idées), du simple fait qu’on leur balance en rafales des milliers de sujets graves pour mieux les empêcher d’y penser, à force de leur répéter de manière subliminale qu’ils doivent en avoir (sinon pourquoi passer tout ce temps à leur dire qu’ils peuvent en avoir ?), et que la démocratie, justement, se réduit à la loi un homme-une voix tout à fait indépendamment du contexte, on obtient fatalement ce culte déboutonné de l’ignorance et de la sottise revendiquée, ce mépris de la sagesse et simplement du travail bien fait. Un culte qui s’impose comme une implacable dictature, pendant que les mêmes gros cons fiers de l’être attendent le retour des bruits de bottes…

Le tout est porté non seulement par tous les gouvernements mais aussi par toutes les multinationales depuis déjà longtemps (comme le système électif, tiens donc). En passant par le Club de Rome qui y voyait officiellement dès 1991 (une date qui ne s’invente pas) un salutaire « ennemi commun » de substitution – celui dont Orwell disait qu’il vous range tout le monde sagement derrière un gouvernement (et dire que le gauchiste moyen croit que lutter contre le réchauffement climatique ne peut pas faire de mal…) – bien après que le gouvernement US (dès les années 1960) aie vu dans l’instrumentalisation d’une menace de pollution atmosphérique un candidat de premier choix en tant que substitut à la guerre, substitut qui devait évidemment permettre de se dépêtrer de l’affreux problème de cette bombe atomique déjà existante tout en gardant intactes les fonctions de la guerre en tant qu’instruments de maintien de l’ordre oligarchique. En plus des agences vertes de l’ONU, naturellement, des agences très officiellement développées par un baron du pétrole à la carrière invraisemblable (17), habitué de la Trilatérale ou du Bilderberg autant que de YMCA. Un fait bien plus notoire encore, soit dit en passant, que le passé d’agents de la CIA de ces chers « pères fondateurs de l’Europe » – dernier « détail », parmi tant d’autres, dont les dirigeants du PG ne parlent jamais (complexes de 1992 et de 1983 obligent, dans ce cas d’espèce), bien que l’immense majorité de ses militants le savent – il faut être raisonnable, disais-je, surtout quand on se veut révolutionnaire, car la cause est d’autant plus fragile et peut donc d’autant moins se permettre de traîner des gamelles.

Mais même les signes les plus curieux ne vous font manifestement pas ciller. Quoi de plus pathétique que cette gauche qui vous dit que le FMI, l’OCDE et la Commission parlent et imposent le langage d’une bande de fanatiques qui racontent n’importe quoi en économie, mais qui bouffe à la louche et vous dégueule pas digérée une messe climatique que le Rockefeller Brothers Funds (pour ne citer que lui) revendique fièrement avoir alimentée depuis 1984 – cf. son rapport d’activité 2005-2010 librement accessible en ligne, sur son site, rapport qui revendique entre autres la quasi-totalité du financement de « la campagne soigneusement orchestrée » (je cite) du coup d’éclat d’Al Gore à Kyoto.

Conspirationanisme, quand tu nous tiens…. C’est vrai que l’analyse du système totalitaire qu’a proposé Arendt n’a rien à voir avec la dynamique des sociétés secrètes, ni avec le scientisme (les promesses pour dans mille an qui vous épargnent précisément l’épreuve de réalit?, ça vous dit rien ?) – pour ne pas dire qu’on a là un test anti cons (il pourrait tout aussi bien s’agi d’un test anti couards, vu les excités qui traînent dans certains coins de la gauche), il est au moins certain qu’on tient là un détecteur de mensonges destiné aux gens qui parlent de livres qu’ils n’ont pas lus.

Le premier problème du bon militant, on l’aura compris, c’est simplement qu’il est une grosse feignasse e/ou un gros lâche, qui n’a donc plus que la mauvaise foi à opposer à ceux qui lui mettent le nez dans sa merde à l’occasion.

Faut-il être très futé pour comprendre que le coup du CO2 (contrairement au fait de poser le problème réel, qui est celui de la dépendance énergétique) est une parfaite aubaine pour ce qui est de développer des instances de gouvernement oligarchiques ? On a là, tout à la fois, un prétendu problème global qui ne peut se satisfaire que d’une réponse globale, et un prétendu problème très urgent qui appelle évidemment à s‘appliquer à le régler (ou plutôt à faire semblant) dans l’urgence absolue. Faut-il également être futée que nous avons là une caricature de situation dans laquelle l’empire exhorte : faites ce que je dis, pas ce que je fais ? Etc.

Mais au fond ça lui va parfaitement au gauchiste accompli, cet éternel collabo qui vous vend de l’impérialisme en causant d’internationalisme, ce réac qui vous vend du plaisir en faisant semblant de croire qu’il n’alimente pas le capitalisme, de la liberté pour les petits oiseaux en cachant mal son malthusianisme, tout comme il vous vend son système électoraliste en causant de démocratie.

Une des morales les plus désespérantes, peut-être, dans ce « dossier » climatique, c’est que pour éviter de rester un gros débile il faut commencer par tendre l’oreille aux propos de gens dont la plupart sont des libéraux et couramment des ultralibéraux revendiqués. Vive la chasse aux sorcières. Untel a cité untel, pan dans sa gueule, no pasaran ! Curieux hasard, le mot négationniste est lancé… (blague à part, c’est le signe évident de ce mépris de la démarche scientifique dont je parlais et qui est au fondement du problème). Il n’y a plus qu’à lâcher les chiens antifa ! On a même vu dernièrement (au Canada, je crois) un théâtre subventionné programmer une pièce intitulée « Kill the climate deniers »). Mais c’est bien connu, on n’a jamais entendu de bruit de bottes à gauche.

On serait déjà tenté de conclure, une fois de plus, en disant : « pauvres fous ; et à part un grand vide entre les oreilles, en fait, vous avez vraiment que de la gueule ». Eh, oh. Y en a là-dedans, dans l’ « intellectuel collectif » !… Mais halte là… tâchons au moins de reconstruire quelque chose – par la pensée, donc, pour commencer.

 

Références

(1) http://clementsenechal.com/2014/10/07/reaffirmer-le-politique-pour-une-constituante-elue/

(2) http://www.lejdd.fr/Politique/VIe-Republique-le-mode-d-emploi-de-Melenchon-693672

(3) Une « mauvaise langue » a relayé ici quelques ragots et soulevé quelques questions qui me paraissent mériter un petit détour : http://www.cercledesvolontaires.fr/2014/10/14/assemblee-constituante-elue-tiree-au-sort-vie-republique/

(4) Une présentation, toute professionnelle, de Clément Sénéchal par lui-même : http://fr.viadeo.com/fr/profile/clement.senechal1

(5) http://www.m6r.fr/

(6) Sans la moindre envie de fâcher, et encore moins de décourager, aucune bonne volonté, d’autant moins quand elle s’est déjà largement manifestée. Pour ne prendre qu’un exemple, je tiens à saluer chaleureusement Judith Benard – http://www.m6r.fr/2014/10/souverainete-du-peuple-contre-souverainete-du-capital/ Du reste, les attributeurs de gamelles, les manieurs de concepts insensés et les mauvais lecteurs courant les rues, je me résous finalement à m’abaisser à faire cette précision élémentaire : mon propos est tout sauf une invitation à voter à droite…

(7) Jacques Généreux, Nous, on peut !

(8) Sur ce sujet décisif, voir Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif (ouvrage dont on sait qu’il propose, par ailleurs, de très intéressants développements sur l’usage et la portée du tirage au sort).

(9) On aura peut-être reconnu le clin d’œil au titre de cette piètre analyse commandée par l’association dirigée par André Bellon à Raoul-Marc Jennar : Le tirage au sort, une chimère (http://www.jennar.fr/?p=1975). Analyse à laquelle j’avais répondu ici : http://www.jennar.fr/?p=1975#comment-2958

(10) Idem, par exemple, dans ce baratin du chef : http://www.m6r.fr/2014/10/6e-republique-souverainete-populaire-jusquau-bout/

(11) Alain (Émile Chartier) qui a manifestement tenu à préciser qu’il ne s’attendait guère à ce que l’on découvre un jour un instrument un peu miraculeux pour la démocratie, a néanmoins tenu à faire cette propositionnelle, simple et concrète, dans l’un de ses Propos sur le pouvoir : http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?pid=2469#p2469 Il n’est pas difficile de la décliner en une forme d’assemblée de volontaires tirés au sort, qui ne se réunirait pas et qui aurait le veto sur toutes les lois qui sortent de l’assemblée des élus (des partis).

(12) C’est Mélenchon qui l’a dit lui-même (mais je ne peux citer que de mémoire une source secondaire) : au PS il se serait beaucoup occupé du développement de cette propagande qui consiste à identifier le PS à la gauche et la gauche au PS. Partant, est-il besoin d’être tordu pour craindre sa propension à identifier le socialisme à la gauche et la gauche au socialisme ?

(13) Pour un petit coup d’aiguillon salutaire à ce sujet, on renverra notamment, bien sûr, aux analyses de Jean-Claude Michéa.

(14) http://cdn.yougov.com/cumulus_uploads/document/jj2n34is7i/Results_20Minutes_Institutions_Oct14.pdf

(15) Serge Halimi, Le grand bon en arrière.

(16) http://www.lesprairiesordinaires.com/meacutedias-contre-meacutedias-la-socieacuteteacute-du-spectacle-face-agrave-la-reacutevolution-numeacuterique.html

(17) https://en.wikipedia.org/wiki/Maurice_Strong – Un chapitre entier du livre de Jean-Michel Belouve, La servitude climatique (encore un libéral…), propose une biographie bien plus complète et détaillée de ce curieux moine soldat.

(18) Judith Bernard avait dans un premier temps appelé à la composition par tirage au sort de la constituante, une déclaration diffusée par le mouvement m6r : http://www.m6r.fr/2014/10/souverainete-du-peuple-contre-souverainete-du-capital/ Ce second texte soulève en particulier la question de la possibilité d’une promotion du tirage au sort par un mouvement lancé par un parti politique et « un politicien tout ce qu’il y a de plus professionnel », en esquissant une réponse qui me paraît excessivement optimiste ; paru sur le blog « Les inénarrables », ce texte ne me semble pas (encore) avoir été repris sur le site m6r : http://lesinenarrables.net/le-tirage-au-sort-un-rendez-vous-historique-a-ne-pas-manquer/

(19) Cette affaire est partie d’une interview de Jean Bricmont par Maja Nescovic : http://www.hors-serie.net/Aux-Sources/2014-09-27/Pressions-et-expression-id40, qui suscita une réponse cinglante, à la limite du désaveu, de la part de Daniel Schneidermann : http://www.arretsurimages.net/chroniques/2014-09-30/Bricmont-l-extermination-les-historiens-et-les-juges-id7095, à laquelle répondit Judith Bernard, en tant que directrice de la publication, dans un Édito vraisemblablement daté du 1er octobre 2014 (l’indication de date est « 10/01/2014 », soit en notation anglo-saxonne soit du faire d’une faute de frappe) : http://www.hors-serie.net/edito.php

(20) Clément Sénéchal a été interviewé par le site hors-série – voir l’adresse d’après la note (19). Judith Bernard présente son livre – voir la note (16) – comme « une brillante synthèse des théories média-critiques appliquées à la télévision (d’hier ?) et à l’Internet (de demain…). C’est aussi un texte engagé, produit par l’une des têtes pensantes du Parti de Gauche, qui veut voir dans la “révolution numérique” une opportunité pour subvertir profondément la société du spectacle telle qu’elle s’est imposée à nous. » Péché de copinage ? Ou, pire, ne s’agit-il que de cette solidarité toute de gauche, pour ne pas dire de parti, qui vous fait de curieuses alliances de démocrates et d’oligarques ? Quant au contenu de l’interview, on n’en saura pas plus, c’est réservé aux abonnés : http://www.hors-serie.net/Dans-le-Texte/2014-08-16/Medias-contre-medias-id23

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