Venezuela : qui a éteint la lumière ?

Je connais bien peu le Venezuela. Un brin plus que la plupart des Français, mais ce n’est pas difficile : les relations diplomatiques sont inexistantes ; les agences de tourisme ne s’en occupent pas ; déjà, on ne peut acheter des bolivars (monnaie du pays) que sur place. Je dois connaître 50 mots d’espagnol à tout casser. J’y ai seulement séjourné 10 jours (moitié à Caracas, un peu sur la mer des Caraïbes et un peu de rando en montagne), il y a 7 ou 8 ans de cela. J’ai un copain qui vit à Caracas, mais on n’a quasiment pas échangé depuis.

A part que le décalage horaire n’y aide pas, il faut dire que, contrairement à ce que laisse entrevoir l’intense désinformation déversée (au compte goutes) par la propagande occidentale, il n’y a pas mort d’homme et encore copieusement à bouffer. Mais l’empire, justement, n’a de cesse de tenter de le déstabiliser.

Chose qui se passe sur tous les fronts. Du reste, le diable étant dans les détails (notamment en matière de désinformation), il vaudrait vraiment le coup de décortiquer tel et tel sous-dossier. Je consacrerai au moins un prochain billet à ce vaste bordel. Il faudra notamment, bien sûr, aborder le sujet du système monétaire particulier du Venezuela, ainsi que le dossier du pétrole. Je vais me concentrer ici seulement sur un seul dossier, celui des coupures d’électricité, et même, sur un seul “sous-dossier”, par le biais d’un document aussi méconnu qu’explosif, un document richissime d’enseignements qui vont nous changer complètement du baratin ordinaire de celles et ceux dont l’ambition, toute théorique et rhétorique, est essentiellement de démontrer que le socialisme, ça ne marche pas, jamais — je dis ça, il n’est évidemment pas dans mes intentions de chercher à démontrer le contraire, bien plutôt de vous montrer que ce débat n’a pas grand chose à voir avec les véritables causes des réussites et des difficultés de ce pays, comme d’autres (Le socialisme dans un seul pays… vous diraient certains).

Si le coup des rayons vides dans les magasins vénézuéliens relève essentiellement de la plus vile propagande (on y reviendra dans un autre billet, disais-je), les coupures d’électricité sont effectivement devenues fréquentes, de plus en plus fréquentes, y compris à Caracas à présent (me semble-t-il). Seulement, les causes principales en sont, je crois pouvoir l’affirmer, tout à fait inconnues des occidentaux, et il s’avère qu’elles n’ont rien à voir avec ce qu’en disent les discours entendus à droite comme à gauche. Tout le monde ne sait pas que Caracas a un métro flambant neuf et que les kékés des quartiers riches roulent avec la clim à fond, fenêtres ouvertes – à l’époque de mon séjour, le gasoil valait 3 centimes de francs à la pompe (1 centime au taux de change au noir). Si je vous disais que c’est encore la faute à l’impérialisme “US” ?… Vous ne me croiriez pas, probablement. Eh bien, sortons un moment des grands discours et voyez donc cet incroyable document :

Otto REICH V. Leopoldo Alejandro BETANCOURT LOPEZ, Pedro Jose TREBBAU LOPEZ and Francisco D’AGOSTINO CASADO

Une dernière précision d’ordre général et théorique, avant de nous y pencher. Quand je parle d’impérialisme, je pèse mes mots. Il faut peut-être expliquer, pour certains lecteurs, ce que signifie l’impérialisme (disons, au sens de H. Arendt mais cela vaut également, dans les grandes lignes, au sens de Lénine ou de R. Luxemburg). En quelques mots, quitte à le dire un peu mal, c’est une dynamique affairiste qui combine étroitement prise de contrôle des marchés dans les pays qu’il assaille (moyennant corruption de politiciens locaux) et corruption des institutions nationales dans le pays qui lui sert de QG. Nous en avons un magnifique exemple ici.

Avant de résumer ce qui est écrit dans ce document, qui constitue une plainte déposée à New-York, il est également très instructif de voir le portrait que le Réseau Voltaire fait du plaignant, Otto Reich. En un mot, parlant d’impérialisme “US”, ce pantoufflard (homme d’affaires, ambassadeur et tutti) n’est assurément pas un enfant de chœur lui-même… mais c’est sans doute pour cela qu’il est si bien renseigné. Du reste, si, comme il semble, Otto Reich “balance tout” (je n’ose pas imaginer ce qu’il a préféré ne pas ajouter…), c’est que sa petite entreprise a lui a été gravement salie par les grands bandits qu’il dénonce.

En résumé, l’entreprise Derwick associates, microscopique et totalement inexpérimentée, fondée et administrée par de jeunes truands de très haut vol, avait été désignée (de façon sans doute crapuleuse) pour livrer la bagatelle de 11 centrales électriques (voire plus) au Venezuela, lesquelles centrales devaient être mises en service depuis des années mais ne produisent toujours rien ou presque.

4 de ces centrales avaient été commandées par PDVSA (entreprise nationale de pétrole, qu’on ne présente plus). La prise de contact sinon l’attribution serait passé par Nervis Villalobos, ex-Ministre de l’Énergie.

5 centrales voire plus avaient été commandées à Derwich associates par CORPOELEC. Outre des rumeurs de corruption de cette entreprise, notamment sous le contrôle du frère de Hugo Chavez, Otto Reich désigne, dans cette affaire, Javier Andres Alvaro Pardi, fils de Javier Andres Alvaro Ochoa, ancien Ministre du développement électrique.

Enfin, 2 de ces centrales étaient destinées à Corporacion Venezolana de Guayana. D’après Otto Reich, le dossier serait passé par Rodolfo Sanz, Ministre des industries de matières premières et des mines.

Le plaignant fait état de surfacturations de plus 200%, pour 2.9 milliards de dollars.

Il parle d’années de retard. Aucun watt produit en 2013.

D’après lui, les capacités de production réelles sont de l’ordre de la moitié de la puissance affichée au contrat.

Il dénonce l’incompétence complète des accusés. Deux d’entre eux avaient 23 ans et 29 ans quand ils ont monté la boîte.

Il parle de ressources totalement sans rapport avec des projets de cette taille.

D’après lui, il n’y a pas eu d’appel d’offre.

Il pointe le problème de la réputation des US… (et aussi le fait que la situation est très inconfortable pour certains membres du régime vénézuélien). Il faut dire que Derwich associates, qui n’allait évidemment pas concevoir, produire et installer les centrales eux-mêmes, ont tout sous-traité à des entreprises étasuniennes. C’est notamment le cas avec ProEnergy Services, basée dans le Missouri et exploitant d’une licence établie à New York. Voir ci-après.

Un détail particulièrement intéressant (pages 43 – 44) : les accusés ont été informés d’un rendez-vous entre Otto Reich et Eligio Cedeño, un représentant de Banco Venezolano, banque vénézuélienne notoirement anti-Chavez (et peut-être mouillé dans la tentative de coup d’État contre Chavez, mais c’est une autre histoire).

Le journal Forbes (et aussi, dans la foulée, le Huffington Post) auraient subi des pressions de la part de Derwich associates pour ne rien publier de ce qu’ils savaient à son sujet et au sujet de ces contrats.

Selon les termes du plaignant, “La conspiration des accusés a été conçue aux États-Unis, orchestrée depuis les États-Unis, et implique de manière prédominante des entreprises des États-Unis“. Pour commencer, d’après ce qu’ils écrivent eux-mêmes dans les documents officiels, Derwick Associates est une entreprise étasunienne. Côté conseil, on trouve notamment le groupe Volkov Law Group qui appartient au groupe d’entreprises Volkov Energy Consulting Group basé à Washington, D.C. Côté construction, les accusés s’appuient fortement sur plusieurs grandes entreprises basées aux USA, incluant General Electric, Pratt & Whitney et ProEnergy Services, pour la fourniture de matériels et de services requis pour la construction des centrales énergétiques. Enfin, toujours d’après Otto Reich, les accusés ont recours aux services de J.P. Morgan et de Davos Financial pour “rapatrier” leurs profits illicites (parlant de dynamique impérialiste, c’est à dire de corruption en haut lieu, voir page 52 et suiv., encore un curieux “fliquage “- plus étonnant que jamais – en amont, côté J.P. Morgan).

Je ne compte pas aborder tous les autres détails forts croustillants de cette affaire, je vous invite à lire le document…

Inutile de conclure, je crois. La prochaine fois qu’on vous fait le coup…

One Response to “Venezuela : qui a éteint la lumière ?

  • Un retour de mon copain de Caracas :

    Merci Samuel!

    L’affaire Derwick est un merdier total. C’est de la corruption très éhonté qui mêle toute la classe politique vénézuelienne, chaviste ou pas. On les appelle les bolichicos. Il y a un blog (éteint), qui en parle pas mal: https://settysoutham.wordpress.com/tag/derwick-associates/

    Joli melange avec pas mal de “chavistes” s’ayant sucré sans pudeur. Côté opposition, Henry Ramos Allup, le président de l’Assemblée Nationale, est marié à Diana D’Agostino, soeur de Francisdo D’Agostino, qui est un associé de Derwick.

    Sacré merdier, en effet. Voir aussi : http://cryptome.org/2015/06/ve-us-corruption.htm

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